VOUS n'aviez jusqu'alors certainement jamais entendu parler du Centre de gestion de la fonction publique territoriale des Ardennes (CDG 08).
Et pour cause. Cet organisme dont les modestes bureaux sont situés à l'étage d'un bâtiment de la rue de la Gravière, à deux pas de la gare de Charleville, n'a pas pour vocation d'entrer en contact avec le grand public.
Tir groupé
Son rôle, pour faire court, consiste à aider les collectivités publiques ardennaises à gérer leur personnel : à l'exception du conseil général et de la ville de Charleville-Mézières, toutes les communes ou communautés de communes du département font appel à ses services. À cette fin, on dénombre au CDG 08 quinze agents « au service des élus ».
Ce sont d'ailleurs ces derniers qui, via un conseil d'administration d'une vingtaine de membres et autant de suppléants, gèrent cette structure. Elus de droite comme de gauche, le CDG 08 étant par nature totalement apolitique.
À leur tête, le président Michel Daval, maire de Gernelle et ancien candidat malheureux à la sénatoriale, secondé par une directrice, Carole Weinland, en poste depuis la création du Centre de gestion, en janvier 1986. Voilà pour les présentations d'usage.
La suite est plus tourmentée… En mai 2011, le couvercle de cette marmite qu'il était difficile d'imaginer en ébullition se soulève pour la première fois. Officiellement du moins.
L'une des salariées, « victime de discriminations graves de la part de ses collègues, du niveau d'un harcèlement moral » selon le médecin du travail, est placée en arrêt maladie. Et plus d'un an après, elle s'y trouve encore, pour les mêmes raisons.
A la demande pressante du médecin, inquiet devant ce qu'il qualifie de « délabrement psychologique important », Michel Daval accepte alors de faire réaliser un audit destiné à évaluer le degré de gravité de la situation, en identifier les causes et proposer des solutions sous la forme d'un plan d'actions.
C'est Puzzle concept, une société rémoise « spécialisée dans la prévention des risques psychosociaux » qui s'en charge durant l'hiver 2011. Et le rapport rendu début 2012 fait froid dans le dos…
On en veut pour preuve un rapide florilège des conclusions de ce dossier de 38 pages : « Climat délétère, haine, frustration, amertume, état d'esprit négatif, dénigrement des personnes, dévalorisation entre collègues, rumeurs, refus ou résistance au changement, souffrance au travail, volonté de départ de deux tiers des agents, absence de recadrage des personnes, violences verbales, conduites proches du harcèlement, surnoms, menaces, intimidation, santé déficiente, pensées suicidaires. »
"Situation de déni"
Un tir groupé rarement atteint, que ce soit dans le public ou le privé, qui met tout particulièrement en accusation le président du conseil d'administration, accusé de se montrer incohérent et trop intrusif, mais également la directrice, jugée incapable de manager correctement une équipe (voir ci-contre pour d'autres extraits significatifs).
Interrogé au téléphone, François-Régis Lenoir, le psychologue et docteur en psychologie sociale auteur de ce rapport décapant, se met à l'abri du secret médical pour éviter d'en dévoiler trop.
Ce qui ne l'empêche pas d'insister sur « la nécessité d'un changement de cap significatif si on veut éviter que les salariés trinquent, la situation est sérieuse et nécessite des améliorations réelles. Cela pourrait devenir très dangereux pour les salariés s'il n'y avait pas d'évolution significative, cela reviendrait à prendre des risques non acceptables. »
Transparence interne oblige, ce rapport, aussi critique soit-il, a été présenté à l'ensemble des salariés. Y compris sa partie « plan d'action » qui liste les changements à effectuer afin d'éviter une implosion. Selon le Dr Lenoir, il existe deux hypothèses : « Soit la gouvernance change, les responsables de ces dysfonctionnements laissent la place à d'autres personnes qui ont les compétences pour manager, soit nous préconisons un temps où un comité de pilotage [NDLR : composé de membres du conseil d'administration, du comité d'hygiène et de sécurité ainsi que d'agents] traite un à un les problèmes soulevés. » Bref, soit les responsables s'effacent, soit ils acceptent d'être placés sous tutelle.
« Daval a balayé cet audit accablant, il ne veut pas en entendre parler !, s'insurge aujourd'hui le médecin du travail à l'origine de l'affaire, il a même poussé trois agents à porter plainte contre moi car j'avais osé parler de harcèlement moral. Le conseil de l'ordre m'a reçu en conseil disciplinaire en octobre 2011 et j'ai été relaxé. Le fond du dossier, c'est que Michel Daval nie ce harcèlement. Pour lui, il n'y a rien à changer et je fais office d'empêcheur de tourner en rond. Il est allé jusqu'à demander ma destitution auprès de la commission de contrôle ! Une demande rejetée en avril dernier, à l'unanimité. Tout le corps médical est du même avis, mais cet avis ne plaît pas à M. Daval… Je l'ai recontacté pour reprendre le dialogue, mais pas de réponse. En attendant, j'ai une patiente à l'arrêt depuis plus d'un an, elle n'a plus qu'un demi-salaire et je veux pouvoir un jour la remettre apte. Mais signer actuellement une reprise dans les mêmes conditions entraînerait une rechute… Et il n'y a pas qu'une personne en danger, compte tenu du terrorisme mental exercé par le président sur ses agents, si on ne fait rien le Centre de gestion va imploser. Il faut qu'il sorte de cette situation de déni. ».
J.-C. ROUSSEL