Ce fut un festival, un feu d'artifice, une démonstration. Depuis 2007, le duo Guaino-Sarkozy nous avait habitués à l'exercice. Chacun dans son rôle. Au premier, l'art consommé d'aligner les citations et références appuyées à l'Histoire de France, ses chantres et héros. Au second, celui d'interpréter la partition à la virgule près. Ce qu'il fit sans faillir, dimanche, dans une vibrante envolée qui fera date. Où l'on vit dans le même élan convoquer Molière, Voltaire, Chateaubriand, Péguy, Napoléon, de Gaulle, Aimé Césaire, Zola, les soldats de Valmy, Racine, Victor Hugo et Jean Monnet… On oublie personne ? Si, deux étrangers inattendus : l'écrivain fasciste italien Malaparte rallié au… communisme, et le Polonais Karol Wojtyla, alias Jean-Paul II, glissé dans le subliminal et conclusif « N'ayez pas peur ».
Devant l'Obélisque de la Concorde et le palais Bourbon, l'appel à la réconciliation nationale se double ici d'un œcuménisme à peine voilé. Rassembler dans le même souffle Césaire, homme de gauche et héraut de la négritude avec Napoléon, l'inventeur de l'Etat fort qui rétablit l'esclavage, est aussi valeureux que de rabibocher Péguy et Voltaire, « celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas », aurait dit Louis Aragon. Lequel ne fait pas partie des références discursives du président-candidat. Nonobstant son génie poétique, l'auteur du Paysan de Paris voyait sans doute un peu trop rouge à ses yeux. Est-ce pour cette raison que le fou d'Elsa, délaissant les rives sarkozystes, réapparaît, soudain ressuscité, dans une liste de soutien à la candidature de Mélenchon ? Qui le saura jamais ?
Cela dit, soyons précis, lorsqu'il convoque les poètes, le tempétueux candidat du Front de gauche choisit plutôt Victor Hugo. Pas le fan de l'impérialiste Napoléon (quelle horreur !) mais le Républicain populiste. Qu'il cite à tour de bras jusqu'à lire des extraits des Misérables pendant ses meetings. « Car le peuple est bien plus cultivé que ne le croient les puissants », lance Mélenchon à son auditoire conquis, le 7 février, à Villeurbanne. Et quand Hugo n'est pas disponible, « Méluche » lit Paul éluard, le poète amoureux de préférence à l'auteur de l'impayable Ode à Staline. En croisé de la République, Mélenchon pourrait aussi citer Péguy. Mais l'auteur du Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc est sans doute un peu trop calotin à son goût. Et à celui de ses électeurs.
Incarnation du grand écart, Péguy a pourtant bien des avantages. Républicain, socialiste et dreyfusard converti sur le tard au catholicisme conservateur, le poète cher à Jean Yanne fut d'abord et avant tout un patriote. Mort, qui plus est, dans le charnier de 1914. Ce qui en fait le champion toute catégorie des auteurs les plus alpagués par les candidats en campagne (avec Hugo, De Gaulle et Jaurès). Et ses citations pullulent, que les emprunteurs (à droite mais pas seulement) se chargent d'ajuster à leur main : « Seul l'ordre fait la liberté » (Marine Le Pen), « Le secours de la France est en France » (Dupont-Aignan), « La Loire et ses vassaux s'en vont par ces allées » (Bayrou)…
On voit que dans la veine poétique, le candidat du MoDem n'est pas en reste. Quand il ne fait pas référence aux bibliques « quatre cavaliers de l'Apocalypse » (chômage, pouvoir d'achat en berne, déficit, dette), le chrétien Bayrou, en seul lettré authentique du panel présidentiel, s'abreuve surtout à la source littéraire, biberon de l'humanisme enseignant, comme chacun sait. À lui donc, Péguy et Aragon (encore) mais aussi « les petits, les obscurs, les sans grade » d'Edmond Rostand ou, du même, quelques vers de Cyrano, compatriote Béarnais. Histoire de démontrer que bon sang ne saurait mentir.
Curieusement, Marine le Pen embouche souvent les mêmes trompettes (Rostand, Péguy, Hugo) en y ajoutant sa petite musique, trempée dans le nationalisme grand teint. Pas celui de Robert Brasillach, l'écrivain collaborationniste fusillé cher à papa Jean-Marie, mais celui, plus présentable, d'une flopée d'icônes catholiques, Clovis, Jeanne d'Arc et Henri IV, pour qui « Paris vaut bien une messe ». Adepte, elle aussi, du ratisser large, la candidate frontiste lance parfois ses filets loin de ses bases, vers Jaurès (« Celui qui n'a plus rien, la patrie est son seul bien ») et même la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 (à Tours, le 16 janvier). Non qu'elle fut, ce jour-là, atteinte d'une crise de mélenchonite aiguë, mais pour en appeler à la résistance à l'oppression. Preuve qu'à l'instar de Péguy, la Révolution est une référence tout terrain.
C'est aussi celle de Dupont-Aignan, mais pas la nôtre. Le candidat de Debout la République, qui rêve de bouter le diktat bruxellois, donne souvent dans l'exotisme libérateur. Pour aider à la souveraine reconquête, il invoque donc, à côté du Français Jean Moulin, l'Indien Gandhi, le Colombien Bolivar, le Sénégalais Senghor ou le Haïtien Toussaint l'Ouverture. Quand ce n'est pas l'historien romain Tite-Live (« Il faut oser ou se résigner à tout »).
Du côté des « petits » candidats, la citation est inégalement pratiquée. Un peu voir pas du tout par le trio Arthaud-Poutou-Joly qui préfèrent coller aux fondamentaux : Marx pour les deux premiers, René Dumont pour la troisième. Beaucoup par le singulier Cheminade qui emprunte tous azimuts, des inconnus célèbres aux célébrités reconnues, à la façon d'un potache penché sur sa copie de bachot (De Gaulle, Lazare Carnot, Roosevelt, Louis Armand, Michel Serre, Jean Zay…).
Reste Hollande. Lequel rechigne à utiliser la citation « qui donne un côté ronflant aux discours », assure sa plume Aquilino Morelle. Le candidat socialiste y sacrifie donc avec parcimonie : Camus, Baudelaire pour la culture, Blum, Mendès-France et Mitterrand pour le retour aux sources. C'est toujours moins risqué que de s'aventurer à citer Shakespeare. « Ils ont échoué parce qu'ils n'ont pas commencé par le rêve », avait lancé Hollande au Bourget, le 22 janvier. Les shakespeariens ont échoué, eux, à trouver trace de la phrase dans les œuvres complètes de l'illustre dramaturge.
Un moment, on crut même qu'elle était d'un autre Shakespeare, un romancier anglais bien vivant, lui. L'intéressé, prénommé Nicholas (!), ayant détrompé les chercheurs, on ne sait toujours pas qui a pondu l'énigmatique aphorisme. « Tout l'art du discours consiste à ne rien mettre dedans. C'est plus difficile qu'il n'y paraît », prétendait Hilaire Belloc, autre écrivain britannique. Il n'avait peut-être pas tort.