L'âge, pas plus qu'un AVC n'ont altéré la mémoire d'André Mathy. Ce Sparnacien, aujourd'hui âgé de 81 ans se souvient de ce 22 juin 1944 dans les moindres détails. Et toujours avec beaucoup d'émotion. « C'était un jeudi, ce jour-là il n'y avait pas école… » À l'époque, le jeune André Mathy, flanqué de son cousin préférait la campagne mardouillate aux bancs de l'école du village. « Il était près de 15 heures, on allait chercher les cerises chez le grand-père ».
Les deux gamins n'atteindront jamais le verger. Un vacarme assourdissant stoppe net leur petite escapade. « On a levé les yeux vers le ciel avant de voir quatre avions américains survoler Mardeuil ». Leur mission : « Ils mitraillaient les trains d'approvisionnement allemands qui circulaient sur la région d'Epernay ».
Les quatre P-38 volaient à basse altitude, histoire de ne pas se faire repérer. « Ils crachaient le feu ! Ca ferraillait dur ! » Dès les premières rafales, André et son cousin se sont jetés à terre, sans pourtant perdre de vue le drame qui s'apprêtait à se jouer dans le ciel champenois.
« On se trouvait sur le chemin de traverse, à hauteur du cimetière de Mardeuil », se rappelle l'octogénaire.
Sans doute touché par l'une des batteries d'artillerie allemandes situées à proximité de la voie SNCF, l'un des quatre avions américains touche alors un panneau de signalisation, avant de perdre un morceau de son aile.
Il a redressé l'appareil
« Il a quitté l'axe, on l'a vu arriver direct sur nous », raconte André Mathy. « Il a lâché deux bombes : la première a explosé sur le mur du cimetière, la seconde n'a pas explosé, elle a été retrouvée plus tard dans un champ voisin ». André et son cousin assistent alors au curieux manège de l'avion. « Le pilote a soudain redressé l'appareil. Il est monté à la verticale pour éviter de s'écraser sur le village ». Les enfants comprennent immédiatement que le sacrifice du pilote représentait un véritable acte de bravoure. Ni une, ni deux, les jeunes témoins du crash s'élancent, sans peur du danger, vers le P-38 qui s'est écrasé dans un champ. « Les Allemands étaient là. Le corps du pilote gisait un peu plus loin, sans doute éjecté au moment du crash », suppose André. Son corps sera récupéré par les gens du village, avant de rejoindre un caveau municipal pour une inhumation qui s'est déroulée en présence de la population de Mardeuil. Son corps sera rendu à sa famille dès la libération.
Lucky Lady
La carcasse de l'avion n'en continue pas moins de susciter toutes les attentions. Celle des Allemands mais également celle d'André Mathy. Ce petit-fils de forgeron décide alors d'emprunter les outils de son grand-père décédé peu après la grande Guerre. « J'ai rejoint l'avion quelques jours plus tard. À coups de burin, j'ai découpé la carlingue à l'endroit où se trouvait le nom de l'avion : Lucky Lady ». Pendant ce temps, les Allemands s'activaient à pomper le carburant. « On a eu du mal à découper la tôle mais quand on avait terminé, un Allemand nous a pris la plaque avant de la jeter dans la paille, plus loin ». Elle sera retrouvée à la libération, avant d'être envoyée en 1995 à la famille du pilote.
Au cours des années qui suivront, André Mathy n'aura de cesse de retrouver les proches du pilote américain. Il entreprend des recherches qui souvent n'aboutiront pas. Jusqu'à 1995. « J'ai reçu un coup de téléphone du frère et de la belle-sœur de Leroy Lutz qui de leur côté, voulaient tout savoir de la dernière journée du pilote. On leur avait simplement dit qu'il était mort en France ». La rencontre a lieu en 1997, à Mardeuil. Loretta Lutz lui remet à cette occasion une plaque en remerciement de ses recherches. Quelques années auparavant, la famille Lutz avait envoyé à André Mathy la réplique du P-38 piloté par Leroy Lutz sur lequel était inscrit le nom de l'avion. Des objets et des photos qui n'ont jamais quitté le Sparnacien malgré les déménagements.
Logiquement, André Mathy a formulé une demande auprès de la municipalité de Mardeuil : « Je voulais qu'une rue porte son nom ». Finalement, c'est l'aire de jeux des enfants qui prendra le nom de Leroy Lutz. « On n'est pas prêt d'oublier le geste héroïque de ce pilote américain. Sans lui, Mardeuil n'existerait sans doute plus ».
Corinne LANGE