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Se faire la belle… à La Réunion

Publié le dimanche 29 janvier 2012 à 12H00 - Vu 378 fois


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L'ancienne mairie de Saint-Denis

L'ancienne mairie de Saint-Denis.


OUTREMER. Quand tout est gris, du ciel aux rues, qu'une lumière sourde semble suinter à grand-peine du couvercle nuageux, il est permis de rêver d'envol et de voyages au long cours, de rivages lointains, d'éternel été… de paradis terrestre ou d'embarquement pour Cythère. Mais le monde n'est plus aussi sûr qu'il l'était hier, certains « printemps » sont voilés d'obscurantisme et l'on se résout difficilement à cumuler heures de vol, lourd décalage horaire, pour une à deux semaines de farniente à l'autre bout du monde. Fort heureusement, il existe une destination qui permet de goûter dépaysement et exotisme, sans quitter le cadre sécurisant de l'Union européenne et de la France : l'île de La Réunion.

Pour être située dans l'hémisphère Sud, en dessous de l'Equateur donc, et dans le Sud-ouest de l'océan Indien, plus ou moins à 700 kilomètres à l'Est de Madagascar et 170 kilomètres au Sud-ouest de l'île Maurice, La Réunion, région européenne ultra-périphérique et département français, s'offre au visiteur après dix heures de vol, cap plein Sud. Deux ou trois heures de décalage horaire selon l'heure de métropole et donc la saison, n'hypothèquent pas la bonne forme du voyageur qui peut dès le premier jour s'adonner aux joies du tourisme, à commencer par un bain, en toute sécurité, dans le lagon de la côte Ouest, sur la plage de l'Hermitage, par exemple, entre Saint-Gilles et La Saline…
A peine arrivés, nous voilà déjà dans l'eau ! Mais il est vrai qu'en cette saison, une fois débarqué de l'avion, tout lâcher pour passer un maillot de bain, un tee-shirt, une paire de savates deux doigts - c'est ainsi que l'on nomme les tongs en créole - et se jeter dans une eau turquoise à 28°, vaut baptême pour une nouvelle vie. Tous les tracas, les soucis, le stress, s'évanouissent comme par enchantement… Faire la planche en janvier ou février, les yeux au ciel, totalement abandonné au plaisir d'une douce dérive, vaut toutes les thérapies du monde. On redécouvre son corps, la communion avec la nature et les plaisirs simples, comme le goût du sel sur la peau, la chaleur du soleil, une insouciance innocente…
Les grincheux diront que l'on peut trouver ça n'importe où ailleurs… Peut-être, sauf que La Réunion est unique. Et que l'expérience de cette France ultramarine est salutaire en bien des domaines.
Ile haute née du feu de la terre, La Réunion est une montagne dans la mer. Son point culminant, le Piton des Neiges, s'élève à 3.071 mètres au-dessus du niveau de l'océan, tant et si bien que par temps clair, vue du ciel ou de la mer, l'île paraît suspendue dans l'espace, avec sa couronne de nuages blancs… Et sur cette terre privilégiée, tout à la fois luxuriante et sauvage, hérissée de reliefs vertigineux aux vallées mystérieuses, il semble que toute l'humanité s'est donné rendez-vous pour vivre en bonne intelligence. Un peu comme au Brésil, on trouve à La Réunion une mosaïque humaine réunie dans un beau métissage. D'ailleurs, toute l'histoire de l'île est affaire de métissage, depuis les « premiers Français ». Fait plaisant, en novembre 1663, parmi les premiers colons volontaires de l'île, deux « Français » et une dizaine de Malgaches en provenance de Fort Dauphin, il y avait un certain Louis Payen, un aventurier natif de Vitry-le-François. Ils sont 58 aujourd'hui à porter ce patronyme dans la Marne… Ce Payen-là qui entendait bien prospérer à Bourbon, était donc accompagné d'un autre Français, de sept hommes malgaches et de trois femmes, malgaches elles aussi… L'histoire humaine de La Réunion a donc commencé sous le signe du métissage, Louis Payen et son associé entretenant commerce amoureux avec leurs compagnes, au grand dam des sept autres colons de l'île qui prisaient peu de se voir contraints au célibat… Et quand bien même Louis Payen a fini par rentrer au pays en embarquant le 20 février 1666 à bord de « la Vierge-de-bon-Port » - avant d'être capturé par les Anglais dans le Channel, son navire envoyé par le fond et ses biens saisis… il finit ermite à Vitry-le-François - la population réunionnaise dans sa grande diversité a vigoureusement appliqué le « croissez et multipliez » biblique ; pas toujours dans la vertu d'ailleurs. Tant et si bien qu'aujourd'hui on compte dans l'île plus de 800.000 habitants ! Ils sont 30 % de la population à être âgés de moins de 20 ans, et dans la tranche d'âge de 25 à 29 ans, on compte 87 hommes pour 100 femmes… Louis Payen et ses compagnons seraient bien surpris d'un tel résultat.
 

Un saint qui n'est pas au calendrier
La Réunion c'est encore ça, un paysage humain différent, plus jeune que celui de la métropole, plus divers aussi. Car on rencontre du Nord au Sud de l'île des Français originaires des régions de métropole bien évidemment, et beaucoup d'autres dont les ancêtres sont venus des comptoirs de l'Inde, des Comores, de Madagascar, d'Afrique, de Chine… On les nomme zoreils, yab ou ti'blancs, malbars ou tamouls, Zarabs, Caf'et comor'… Ils sont venus avec leur vocabulaire, leurs superstitions, leur culture et tout ça s'est mêlé au fil de l'histoire dans le créole réunionnais au lexique imagé, dans un savoir vivre ensemble dont la plus belle expression, au-delà des arts, est sans doute la gastronomie. La Réunion dont la litanie des communes semble égrener un chapelet - de Saint-Denis à Saint-Paul, en passant par Saint-Paul, Saint-Gilles, Saint-Leu, Saint-Louis, Saint-Pierre, Saint-Joseph, Sainte-Rose, Saint-Benoît, Saint-André et Sainte-Marie, sans oublier Sainte-Suzanne et Saint-Philippe - ainsi dénommés du temps de la marine à voile, suivant les saints du calendrier en fonction de la date du jour qui présidait ainsi au baptême du lieu - voit se côtoyer bien des cultes, des divers cultes chrétiens au bouddhisme, en passant par l'islam, sunnite, chiite sans entrer dans ses multiples rites et obédiences, l'hindouisme des malbars ou tamouls… le tout bien souvent pratiqué de façon utilitaire et syncrétique, de même que l'attirail magico-religieux vivifié par les apports de Madagascar et des Comores ; on compte même là-bas un saint, au moins qui n'est pas au calendrier, Saint-Expédit, toujours présenté en tenue de légionnaire romain, un corbeau à ses pieds. Le meilleur antivol de La Réunion à ce qu'il paraît. La religion à la mode créole n'est pas vécue sur un mode discriminatoire.

Tout un chacun se respecte
Les fastes du catholicisme rassemblent bien des fidèles à la foi métissée, les rites des malbars, marche sur le feu, processions, dipavali (la fête de la Lumière), sont ouverts à tous, jusqu'aux repas dans des temples polychromes dignes des plus belles productions Bollywood ; quant aux mosquées, avec minaret, elles font partie du paysage et se peuvent visiter sans difficulté… L'appel du muezzin est aussi anodin que les volées de cloches, et si les Réunionnais des diverses communautés se « moucatent » volontiers - en français normatif, se moquent les uns des autres - tout un chacun se respecte sous l'égide de la République, laïque comme chacun sait. Bien évidemment, comme partout, des tentations communautaristes ou « communalistes » se manifestent, mais les Réunionnais qui sont très légalistes veillent au grain. Au paysage humain correspond une géographie particulière. Et si la population réunionnaise est constituée à 86 % de natifs de l'île, on distingue des régions dans le peuplement, des dosages dans la population créole générale. Ainsi, dans l'Est, région humide et agricole, largement dédiée à la canne, on note une forte dominante « malbar »… Dans les « îlets » (Ndlr : villages en créole), des hauts de l'île, et notamment les trois cirques, Cilaos, Salazie et le sanctuaire de Mafate, règnent les « petits blancs », encore qualifiés de « yab », ou « pat'zaunes ». Des descendants des colons français appauvris et contraints de migrer à l'intérieur des terres pour y trouver matière à subsister, comme les « marrons » (Ndlr : des esclaves fugitifs) avant eux.
 

Cinquante variétés de mangues
Sur le littoral Ouest balnéaire, rebaptisé « zoreil land » par les moqueurs, se concentrent beaucoup de « zoreils » ou « métros », pour métropolitains, attirés par le climat et les plages. Mais il ne faut pas exagérer ces dominantes, la population est mêlée, du battant des lames, au sommet des montagnes. Il n'y a pas d'apartheid à La Réunion et le 20 décembre, date de l'abolition de l'esclavage dans l'île par Joseph Napoléon Sébastien Sarda Garriga, en 1848 - l'avatar réunionnais de Victor Schoelsher - est un jour férié, synonyme entre autres de « grandes vacances » pour les scolaires réunionnais, à qui l'on applique un calendrier climatique ; car notre hiver, celui de l'hémisphère Nord, correspond à leur été, saison cyclonique y compris. L'été austral c'est encore la saison des fruits qui enchantent petits et grands, letchis que l'on gobe par kilos, mangues, il y en a bien cinquante variétés à La Réunion, sans oublier les longanis, papayes, fruits de la passion, ananas victoria… Jusqu'aux arbres qui affichent le bonheur de vivre, flamboyants qui explosent en une floraison rouge-orangé et jacarandas, aux fleurs d'un magnifique bleu-lavande. L'été austral dure longtemps, de novembre à mars-avril… il faut savoir en profiter en parcourant les marchés en plein air, à Saint-Paul ou Saint-Pierre, la saison des pique-niques à la plage, sous les filaos, ou dans les « hauts », dans la fraîcheur d'une brumisation naturelle sur les pentes du volcan, le Piton de la Fournaise, où croissent les fougères arborescentes, et les arums, comme de grands lys tropicaux… Les familles créoles prisent fort ces journées de détente dans la nature, chacun y vient avec son carri, son gâteau patate, son punch, son rhum arrangé ; les plats mijotent au feu de bois, pendant que les enfants divaguent en toute liberté, et que les gramounes (Ndlr : les aïeux) se réchauffent les os en buvant « un bon coup d'sec ». La Réunion n'est pas une terre de tourisme artificiel, on y vit des moments privilégiés, sans bourse délier, en profitant d'une nature généreuse, et d'une authentique hospitalité. Tout n'y est certes pas rose, mais il y règne un art de vivre singulier, comme si la fusion des quatre éléments, toujours à l'œuvre sur cette île-monde, produisait une humanité… particulière. Et c'est sans doute dans la conscience de la fragilité de notre condition, le sens des vraies richesses de la vie, la communion avec une Nature grandiose, que réside l'âme créole, qui mêle intuition poétique, sens du tragique et un goût prononcé pour les passions…
Dossier : Philippe Le Claire
pleclaire@journal-lunion.fr
Photos :
Imaz Presse Réunion

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