Publié le mardi 12 juin 2012 à 12H41 - Vu 117 fois
La vallée de Joux s’étire autour des eaux immobiles de son lac. La montagne douce promet de belles randonnées et les gros villages un accueil simple entre la laiterie et la fromagerie et parfois une ferme horlogère conservée dans son jus.
Jura vaudois. On dit ici que la montagne est douce. Balades à pied ou à vélo rythmées par le son des cloches, musique des alpages, halte dans l’une de ces fermes horlogères typiques où naissaient patiemment en hiver les minuscules et méticuleux mouvements de montre. Les maîtres du temps fabriquent ici aussi des boîtes à musique, cueillent les arbres et font vibrer le bois d’harmonie.
La vallée de Joux s’étire autour des eaux immobiles de son lac. Quelques bateaux à l’ancre se bercent tout au bord. Là où le temps semble suspendu. Arrêt sur l’image pastorale sur fond de montagne douce et de forêts d’épicéas. Serrés, droits comme des i, ils sont alignés comme à la parade. Les couronnes de verdure plus sombres tranchent avec le vert plus tendre des prés où filent les cours d’eau bordés de murets bas en pierres sèches. Les vaches sont déjà montées à l’alpage pour les beaux jours. Moment d’apaisement et d’attente. Monter dans le TGV Lyria à Paris et descendre trois heures après à la gare de Vallorbe c’est entrer dans un autre monde un peu comme un enfant qui pénètre par la porte de l’armoire au pays des lutins et des fées. Pas seulement ceux que fabrique la maison Reuge à Sainte-Croix depuis plus de deux cents ans.
es automates et les oiseaux siffleurs ravissent toujours les amateurs de notes égrenées qui trottinent dans la tête et vous transportent dans des mondes enchantés où tout est beau, tranquille et policé. C’est la Suisse qui partage son Jura avec la France, loin des grandes villes. Juste des gros villages où tout le monde connaît tout le monde avec des rues qui montent vers la laiterie et la fromagerie, vers les pâtures, les sentiers de randonnées et les fermes horlogères. Qui sait encore que c’est là que se fabriquaient au cœur de l’hiver blanc et isolé pour les paysans vaudois les plus habiles, les mécanismes sophistiqués de l’horlogerie suisse.
Des « blancs » mécanismes bruts façonnés au cours des longs mois d’hiver dans les ateliers ouverts à l’étage de la ferme où l’on voit encore l’alignement serré des fenêtres qui laissaient passer un maximum de lumière, puis livrés dans les grandes maisons de Genève pour un habillage définitif.
La vallée des paysans horlogers
La vallée de Joux est toujours considérée comme le berceau de l’horlogerie suisse. La vallée des montres compliquées, ces horloges miniatures, merveilles de précision et d’inventivité qui procuraient aux paysans confinés dans leur ferme où le foin engrangé l’été suffisait à nourrir les troupeaux l’hiver, des revenus supplémentaires. On reconnaît les fermes horlogères encore debout aujourd’hui et parfois accueillant des chambres d’hôte, à cette lignée de fenêtres au niveau du grenier où était installé l’atelier et à la grande porte de grange en dessous.
Puis les paysans sont allés travailler dans les fabriques qui ont éclos dans la vallée. Ils sont devenus horlogers à plein-temps. C’est toujours dans la vallée de Joux que bat le cœur de l’horlogerie suisse. Une vingtaine de manufactures dont les plus prestigieuses comme Audemars Piguet ou Jeager-Lecoultre, Breguet ou Dubois Depraz qui fait les mouvements d’Oméga ou de Longines, 6.500 employés locaux et 3.500 Français qui traversent tous les jours la frontière pour rejoindre leur poste de travail. « C’est la vallée des montres les plus compliquées du monde », indique Vincent Jaton, directeur du tout nouvel Espace horloger qui vient d’ouvrir au Sentier avec le soutien de toutes ces marques prestigieuses. « Une montre, c’est le condensé d’une horloge comtoise. La présence de mines de fer dans la région a permis la fabrication des outils pour façonner les mouvements d’abord dans les fermes, puis dans les fabriques nées dès le XIXe siècle dans la vallée. Dans ce musée de la montre, le passé rejoint le présent le plus sophistiqué. Des tables interactives permettent au visiteur de comprendre en détail la fabrication de ces mécanismes, assemblages de rouages infiniment petits et parfaitement réglés pour découper le temps des hommes toujours pressés. Ici, ce sont des tablettes numériques qui font office de cartouches.
L’horlogerie de précision, c’est vingt-quatre métiers appris dans l’école technique de la vallée qui accueille aujourd’hui des stagiaires du monde entier et en particulier d’Asie.
La vallée de Joux, c’est aussi le rendez-vous discret des stars, sportifs ou acteurs à l’affût de la montre la plus luxueuse ou originale qu’ils porteront comme une relique, signe extérieur de richesse et symbole de pouvoir. On apprend qu’Arnold Schwartzenegger vient chercher la sienne chaque année directement à la fabrique comme Patrick Bruel ou Tony Parker choisi même pour être l’égérie d’une marque. Les plus sophistiquées couvertes d’or et de diamants atteignent des sommes folles.
La vallée des boîtes à musique
Une poignée de familles dont les noms s’affichent encore partout et dans toutes les activités traditionnelles de la vallée se partagent l’activité. Jean-Michel Rochat lui, est le descendant d’une belle lignée de fromagers. Pour ne pas que la tradition se perde, il a même décidé d’ouvrir un musée. Le musée du Vacherin aux Charbonnières rappelle comment fromagers et affineurs ont inventé cette pâte molle tenue par une sangle d’épicéa quand le lait plus rare à la mauvaise saison ne permettait plus de faire des roues de gruyère. Une quinzaine de familles fabrique encore le vacherin AOC Mont d’Or. Dans cette grande région du Léman, en remontant vers le lac de Neufchâtel et Yverdon-les-Bains qu’on peut rejoindre par un de ces petits trains touristiques dont la Suisse a le secret, il faut encore faire une halte à Sainte-Croix. C’est là que la maison Reuge, leader mondial de la boîte à musique fabrique toujours ces rouleaux de laiton qui viendront s’insérer dans des supports de toutes sortes adaptés au goût des amateurs japonais ou américains. Quelque 10 000 pièces chaque année sortent des ateliers où une cinquantaine de spécialistes fabriquent, assemblent, accordent chaque lamelle qui donnera le ton juste. Des marqueteries raffinées habillent des mécanismes qui peuvent jouer des dizaines de mélodies traditionnelles ou plus contemporaines. « On fait ce qu’on veut. Il suffit d’y mettre le prix », commente le directeur Kurt Kupper ravi de s’afficher avec le pape ou le Dalaï-lama, un cheik arabe, une princesse japonaise ou le roi d’Espagne, tous destinataires d’une boîte à musique personnalisée signée Reuge. Le musée Cima voisin (centre international de la musique d’art) vous plongera encore dans l’univers magique des automates tandis que Théodor Hatt vous dévoilera dans l’atelier de mécanique ancienne du docteur Wyss, les secrets de fabrication de ces mouvements mécaniques qui ont décidément le pouvoir ici de ralentir le temps.
Textes et photos : Françoise Kunzé
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