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« Vivre quand le corps fout le camp »

Publié le mercredi 15 février 2012 à 12H00 - Vu 218 fois


Archives l'union

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Des médecins, philosophes, enseignants, ou encore spécialistes de soins palliatifs ont réfléchi ensemble à la « disqualification » sociale de celui qui souffre ou qui vieillit…

VIEILLIR, être malade ou handicapé est le propre de tout être humain. Mais obsédée par le culte de la jeunesse et de la beauté, notre société ne veut plus le voir, ni l'entendre, au point de « disqualifier » les vieux et les malades, là où il n'y a pas si longtemps, au XXe siècle, l'entraide et la compassion entouraient les personnes fragiles. Un groupe pluridisciplinaire de la région - médecin, philosophe, sociologue, enseignant, spécialiste des soins palliatifs, poète, etc. - a réfléchi à cette évolution et restitue ses travaux dans un livre au titre explicite : « Vivre quand le corps fout le camp »(*). Interview de deux des auteurs : Hélène Genêt, essayiste, et Didier Martz, philosophe.

Vieillir ou être mal portant est-il si grave que ça pour que plusieurs professionnels y réfléchissent à ce point ?
Grave n'est pas le mot qui convient. Être vieux, malade ou handicapé constitue un problème. L'un de nos coauteurs, Michel Billé a écrit « La chance de vieillir ». Il étudie l'allongement de la vie dans de meilleures conditions : le paradoxe c'est, qu'à notre époque, on fait un problème du vieillissement. Certes, il y a des problèmes réels dans les matières médicales, sociales ou économiques, mais la vieillesse et la maladie sont surtout des marchés juteux qu'on entretient… même si on lutte contre eux. Le professeur François B. (CHU de Reims) va plus loin en expliquant qu'on a transformé des maladies mortelles en des maladies chroniques. On n'est donc plus dans la logique « d'y mettre fin ».

Pourquoi « prendre en considération » un corps meurtri est-il aussi important que « prendre soin » ?
Quand on « prend en considération », on traite la globalité de la personne, en dépassant le simple cadre de la maladie ou de la vieillesse. « Prendre soin » est connoté médical, mais signifie aussi « avoir le souci de l'autre ». Or, la médecine a récupéré le mot « soin » pour désigner ses actes. De ce fait, prendre soin désigne l'attention ou l'amour porté à la personne, mais aussi, parfois, des actes aussi agressifs que la chimiothérapie. On en est à reprendre en considération, comme si la personne avait été oubliée. De même, prendre soin, c'est donner du temps : mission impossible pour des personnels surchargés. Le problème est que le soin est, aujourd'hui, déshumanisé.

Pourquoi opposer la jeunesse à la vieillesse, alors que le vieillissement est une continuité naturelle ? Est-ce parce que l'être humain en est réduit à sa seule valeur économique ?
C'est ce que rappelle notre coauteur Elisabeth Quignard, avec beaucoup d'élégance, en indiquant que la mort est à l'œuvre dès la naissance. Il n'y a donc pas de vieillesse en soi, mais se sentir vieux se détermine négativement dans la société par rapport au corps jeune et au corps idéal véhiculé par la publicité. Il n'y a pas de magazine de mode pour les vieux ou les handicapés, par exemple. Ce qui rend difficile le fait de vivre vieux. Il faut donc travailler à la remise en cause de ces représentations.

 

Votre livre ne traite-t-il pas davantage de l'âme que du corps ? La spiritualité n'existe-t-elle pas justement pour dépasser l'affaiblissement du corps ?
On vit encore sur le mode de Descartes, selon lequel l'âme est dissociée du corps, notamment quand on en arrive à l'état dans lequel on n'a plus toute sa tête. Montaigne parle de « l'extrême vieillesse », quand sa propre tête ne correspond plus avec la tête des autres. Mais il existe une force de l'esprit qui permet de compenser et de faire bon ou mauvais ménage avec son corps, en prenant de la distance avec lui.
L'opposition corps et âme est factice quand nos facultés physiques font défaut. On ne peut pas maintenir cette opposition. Notre corps peut nous devenir étranger et on cherche à le maîtriser. La maladie et la vieillesse nous rappellent les limites de notre corps en créant un nouveau rapport entre lui et le « savoir propre » du corps. Enfin, il faut se souvenir de ce que maladie et vieillesse sont des états naturels qui peuvent participer à notre grandeur d'être humain.

À vous lire, il vaudrait peut-être mieux mourir jeune et en bonne santé… alors que la maturité est l'un des bonheurs de l'Homme ?
Malgré nos prises de position, notre livre ne préconise rien sinon une réflexion pour une ouverture d'esprit et à l'expérience nouvelle qu'est la maladie. L'avancée en âge est un trésor, malheureusement, ce n'est pas parce qu'on vieillit qu'on gagne automatiquement en sagesse. Les Stoïciens demandaient s'il vaut mieux se perdre ou perdre sa vie ?… Mourir jeune et en bonne santé c'est éviter de prendre le risque de vieillir.

L'être humain moyen ne paie-t-il pas les progrès de la médecine qui, souvent, veut préserver la vie jusqu'au-delà du raisonnable ?
On vit plus longtemps et mieux, mais affirmer cela ne dit pas la vie de chacun. Alors faut-il la prolonger quelles qu'en soient les conditions ? Par exemple, une personne dans le coma végétatif depuis très longtemps est-il encore un être humain ? Il faudrait peut-être que la médecine revoie ses pratiques. Ce que nous disons pour les adultes âgés vaut aussi pour les enfants ultra-prématurés. En résume, on sauve dans l'urgence sans se poser de question, mais c'est ensuite que la question se pose. Et ça génère de l'invivable.
Dans le raisonnement habituel, la personne demeure une personne : je me mets donc en situation de la maintenir en vie, quelles que soient les conséquences. On privilégie donc la vie par rapport à tout le reste, notamment la liberté. La vie est devenue prioritaire. Or, la vie n'est pas une valeur : elle nous est donnée.

Jusqu'à quel point notre corps nous appartient-il encore quand on est malade,handicapé ou vieux ?
Ces états nous apprennent que le corps ne nous appartient pas. On n'en est pas propriétaire. À l'hôpital, on ne parle pas de la personne en tant que telle mais de sa maladie. À tel point qu'on est obligé d'en arriver à rédiger des chartes éthiques pour revenir à l'être humain.

(*) « Vivre quand le corps fout le camp », sous la direction de Christian Galopin. Editions Eres. 23 euros.

Propos recueillis par J.-F.SCHERPEREEL
jfs@journal-lunion.fr

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