Publié le jeudi 02 février 2012 à 09H52 - Vu 975 fois
Nicole Eldib avait 82 ans.
SAINT-GILLES (Marne). Une vie sans histoires, une scène de crime sans atmosphère, un meurtre sans mobile… Depuis bientôt deux mois, les gendarmes de la section de recherches de Reims se heurtent à une incroyable énigme criminelle.
La mort de Nicole Eldib, tuée en décembre dernier dans sa propriété de Saint-Gilles, a ceci d'étrange qu'elle offre un improbable tissu d'indices dont l'écheveau paraît impossible à démêler.
LE lieu du crime aux confins de la Marne et de l'Aisne est loin d'être anodin. Il a pour théâtre une propriété pour ainsi dire invisible à la sortie de Saint-Gilles, village de 270 âmes. Dissimulée derrière un petit bois, la bâtisse principale semble hors du temps. Le vaste corps de ferme à la simplicité toute terrienne est teinté du luxe accessoire d'un terrain de tennis et d'une piscine. D'ailleurs, les époux Eldib ne cultivent pas les apparences. Ils n'affichent pas davantage de signes extérieurs de richesse susceptibles d'attiser les convoitises.
Macabre ballet
Nicole, 82 ans, et Abdo, 89 ans, sont modernes, généreux et simples à la fois. Ils vivent leur havre de paix comme une sorte de retraite. Un petit paradis pour lui qui aime la nature et les belles chasses. Un retour aux sources pour elle qui affectionne ce terroir originel où elle cultive sa passion pour les fleurs et partage les joies simples de son club de seniors.
La première ombre au tableau se dessine à la fin des grandes vacances quand le mari doit quitter la ferme des Petites-Chezelles pour un accueil en établissement spécialisé à Fismes. Une maladie insidieuse ronge l'octogénaire qui n'est plus que l'ombre de lui-même.
Nicole Eldib, femme énergique, se rend quotidiennement à son chevet jusqu'à cette funeste nuit du 6 au 7 décembre où elle est sauvagement assassinée. « La châtelaine » - comme on la surnomme sans malice au village - est alors seule avec son chien dans sa vaste demeure. Seule mais pas coupée du monde car un couple de gardiens veille sur la propriété. Ils restent dans une maison de fonction qui forme un des quatre angles du corps de ferme. Ce qui contraint d'éventuels rôdeurs ou cambrioleurs à rester discrets pour se glisser jusqu'aux appartements des Eldib. Idem pour tout visiteur nocturne, fût-il un familier des lieux.
Cette nuit-là, rien ne met malheureusement la puce à l'oreille du gardien et de son épouse. L'épagneul breton de Nicole n'a pas spécialement aboyé. Le vent et la pluie, qui balaient la campagne, ne laissent pas percer d'éventuels bruits suspects.
Pourtant, un macabre ballet et son théâtre d'ombre se jouent à l'autre bout du corps de ferme (voir par ailleurs). Le 7 décembre au matin, le gardien a tôt fait de remarquer quelque chose de singulier. Les volets de sa patronne sont désespérément clos et, à y regarder de plus près, la porte d'entrée est bouclée. La fille unique du couple, qui réside en Ile-de-France, est alertée de l'inquiétante situation. Au pire, on imagine un malaise.
Multiples fracas
L'employé obtient le feu vert pour briser une vitre puis une porte. La vue de traces de sang l'engage à rebrousser chemin. Peu après, une vision d'horreur s'offre à lui et aux pompiers dépêchés sur la propriété. Nicole Eldib flotte à plat ventre dans l'Orillon, le ruisseau qui coupe le domaine en contrebas de la ferme. Elle est simplement habillée d'une tenue de nuit. « La châtelaine » porte des traces de coups à la tête.
Fracas à l'arrière du crâne, à la mâchoire et autour des yeux… Les lésions témoignent d'une pluie de coups distribuée à l'aide d'un objet contondant et sans doute aussi à mains nues. Aucun n'est mortel. En fait, la malheureuse succombe à l'avalanche de coups et à des violences synonymes de strangulation.
Si le corps de Nicole Eldib repose dans le ruisseau en contrebas de la ferme, les enquêteurs découvrent vite que le drame se noue dans la demeure. L'exploration de la scène de crime indique que l'octogénaire se repose dans sa chambre à l'étage quand elle est surprise à la nuit tombée. C'est là que l'on découvre les premières traces de sang qui signent le début d'un terrible face-à-face. « La Châtelaine » résiste tant qu'elle peut, comme en témoigne ce bras brisé dans une vaine tentative d'auto-défense.
Des ADN partiels
L'agression se poursuit dans le couloir puis dans la descente d'escalier avant de s'achever dans une pièce à vivre du rez-de-chaussée. Sévèrement frappée à plusieurs reprises, on sait aujourd'hui que Nicole Eldib trébuche. Elle parvient à se dégager provisoirement. La nature des blessures qui barrent sa tête explique d'abondantes pertes de sang dont l'interprétation reste délicate.
Dans ce déferlement de violence, les traces sont confuses entre celles qui relèvent de projections, de simples marques ou encore de brefs écoulements. C'est pour mieux cerner leur chronologie que les enquêteurs ont fait appel à des morpho-analystes capables d'en décrypter le tracé. Pour leur part, les techniciens en identification criminelle relèvent une petite dizaine d'empreintes génétiques potentiellement suspectes.
Le chien prostré
Ces traces ADN partielles, collectées sur la scène de crime, doivent très bientôt faire leur entrée dans le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG) aux fins de comparaisons. Mais l'espoir de découvrir un suspect est mince en l'absence d'un ADN nucléaire, c'est-à-dire complet. D'autant que rien n'indique que le ou les auteurs sont déjà fichés. Surtout, les traces paraissent peu prometteuses, faute de localisation sur des zones de contact stratégiques comme l'arme du crime, restée introuvable.
En attendant, les gendarmes de la cellule d'enquête sont dans l'impasse. Abdo Eldib, susceptible de les aiguiller, n'a jamais pu être questionné jusqu'à ce qu'il rende son dernier souffle, il y a dix jours. Le drame des Petites-Chezelles a malgré tout un témoin muet dont le silence en dit long sur la sauvagerie du crime. Le fidèle épagneul de Nicole a été découvert réfugié sous une cheminée. Blotti au fond de la cache à bois, le chien de chasse tremblait comme un lièvre pris au piège. Il parait même qu'il était toujours prostré dans un coin deux jours plus tard.
Eric LAINÉ
Fabrice CURLIER
Le mari a rejoint son épouse
Il a été emporté par la maladie le 21 janvier dernier, à l’âge de 89 ans. Abdo Eldib s’en est allé, entouré de l’amour des siens présents à son chevet, un samedi après-midi. Il se dégageait d’ailleurs une grande sérénité à ses obsèques, célébrées en l’église Sainte-Macre de Fismes. Un dernier hommage que la fille du défunt a voulu paisible et placé sous le signe du partage, six semaines seulement après la fin tragique de sa mère.
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