Un, deux, trois nous irons au bois…

Un, deux, trois nous irons au bois…

Publié le samedi 26 février 2011 à 12H00 - Vu 368 fois

UNE merveille, le cadeau vieux de plus d'un siècle qu'un grand ami vient de m'offrir ! Album publié en 1902, il a pour titre « Voyez comme on danse ! Chansons de jeux et rondes enfantines ». Sur la couverture, dans un écrin de collines boisées digne des Ardennes, des écoliers font la ronde autour d'un château de conte de fées et d'un village dont les toits de tuiles n'ont rien d'ardennais. En bas à gauche de la couverture, au pied d'un bouleau, on lit : « Harmonies de Gabriel Pierné. Images de Georges Delaw. Préface de Madame Edmond Rostand ».
La préfacière porte le charmant prénom de Rosemonde. Poétesse, filleule de Leconte de Lisle, elle a épousé en 1890 l'auteur de Cyrano de Bergerac. Plutôt que d'écrire une préface conventionnelle, elle offre à l'ouvrage la grâce d'un poème qu'elle signe « Rosemonde Rostand ». Des vers ailés comme libellules : « Envolez-vous, silhouettes légères/Rois de meuniers, princesses et bergères/Envolez-vous au vent de la Chanson ! »
Pour le Pont d'Avignon, Monsieur Dumollet, Dame Tartine, un Roi de Sardaigne et d'autres héros des chansons et rondes enfantines, quelle providence d'être auréolé des « harmonies » de Gabriel Pierné ! Chef d'orchestre prestigieux, compositeur, ami de Rosemonde Rostand, il lui offre à la première page de l'ouvrage la grâce de mots manuscrits dédiés à ses fils alors âgés de neuf et six ans : « Pour mes petits amis Jean et Maurice Rostand ».
L'album est illustré par les « images » de Georges Delaw. Son vrai nom est Georges Deleau. Il naquit à Sedan le 4 septembre 1871, tout près du fameux café Les Soquettes qui sera tenu un siècle plus tard par Alex Roszak, le gardien de but de la légendaire équipe des footballeurs - ouvriers de Louis Dugauguez. Elève au collège Turenne de sa ville natale, Deleau s'y lie d'une féconde amitié avec Jules Depaquit, un camarade de deux ans son aîné, natif lui aussi de Sedan.
Le charretier fantôme
Jeunes pousses de l'anarchisme tendre, Georges et Jules s'adonnent avec passion au dessin, à la caricature. En 1893, alors âgés de vingt-deux et vingt-quatre ans, ils montent à Paris, logent à la Butte Montmartre où Deleau, qui s'est élevé au grade très british de Delaw, devient bientôt un des piliers du cabaret Le Lapin Agile. Embauché au journal Le Rire, caricaturiste, imagier de renom, il illustre journaux et revues.
Après la Grande Guerre, dans son atelier de Montmartre, il élargit son champ d'action, exécute des décors de théâtre pour Jouvet et Dullin, peint les fresques dans les salons d'un paquebot transatlantique. Edmond Rostand fait appel à lui pour décorer sa villa basque. Comment pourrait-il en être autrement quand on sait que Rosemonde Rostand lui demande d'y peindre les héros des contes de Perrault ? Quelques années auparavant, Rosemonde n'a-t-elle pas préfacé trois albums de la série « Chansons et rondes enfantines » honorés des harmonies de Gabriel Pierné et illustrés par le célèbre imagier ardennais ? « Voyez comme on danse ! », « Sonnez les matines ! », « Gai-gai, marions-nous ! »
Les Ardennes, Georges Delaw sera près de trente ans avant d'y revenir en coup de vent. Pour autant, durant cette longue absence, il ne les a pas oubliées. Il écrit et illustre des pages superbes sur Herbeumont, village des Ardennes belges où, dans son enfance, il vécut des heures merveilleuses chez son grand-père meunier dont le moulin à eau est alimenté par un affluent de la Semoy. « A Herbeumont, écrit-il, j'ai vécu la vie intime des indigènes, dont j'ai partagé l'emploi du temps et que j'ai entendu me conter en patois l'histoire du Jacques Savad'ge, charretier fantôme… »
Une pauvre grive
L'a marqué à jamais Gustave Herbinet, un vieil ardoisier, braconnier et contrebandier avec qui il fréquente les Baraques, ces lourdes fermes frontalières, haut lieu de la contrebande du tabac et du café belges. « C'était bien l'auberge rêvée, écrit-il, avec une de ces cheminées qui font regretter l'hiver, la neige des bottes qui fument et les quartiers de lard pendus au plafond. Il n'y manquait ni la calme chanson de l'horloge, ni les images : la Sainte Vierge et le général Boulanger. Dans une cage, une pauvre grive, immobile, la plume sale, se tenait du côté de la fenêtre, des lointains bois perdus. »
Pour illustrer « Voyez comme on danse ! », Georges Delaw a puisé dans les souvenirs de son enfance ardennaise. Le moulin à eau de « Meunier, tu dors », c'est évidemment celui de son belge grand-père. A Herbeumont, Georges a tellement vu d'artisans à l'œuvre que c'est lui, le gamin coiffé d'un chapeau à plume qui, sur chacune des images de « Mon père était scieur de long », contemple le scieur, les forgerons, le menuisier. Et comme dans son enfance lui étaient familiers les gestes de la petite fille de « Avoine, Avoine ! » qui sème, fauche, bat et vanne l'avoine comme son papa !
A Paris, Delaw entretiendra une correspondance régulière avec l'écrivain ardennais Jean-Paul Vaillant qui lui ouvrira souvent les colonnes de la revue La Grive qu'il a fondée. Lui encore, Jean-Paul Vaillant, qui en 1934 lancera une souscription afin de porter secours à son ami accablé à Paris par un accident vasculaire cérébral qui le plonge dans la misère, quatre ans avant sa mort. Les Ardennes n'ont pas oublié George Delaw. Dans la médiathèque de Sedan, sa ville natale, un fonds lui est réservé. En juin 2003, la revue Les Amis de L'Ardenne lui a consacré son premier numéro. Si vous voulez vivre le destin de cet Ardennais d'exception, découvrir d'excellentes reproductions de nombre de ses œuvres, achetez-le et gardez-le précieusement !
Qu'en pensent les chênes de nos forêts ?
Yanny HUREAUX

L'union l'Ardennais