Publié le dimanche 29 juillet 2012 à 11H00 - Vu 164 fois
Le monument des déportés de Clermont-en-Argonne fut inauguré le 7 septembre 1947. Dans leur tenue rayée, (de gauche à droite) : Michel Ribon, Henri Laurent, Fernand Jadoul et Gaston Charle.
SAINTE-MENEHOULD (Marne) Durant la Seconde Guerre mondiale, des milliers d'otages, pris au hasard des villes et des villages français, furent fusillés par les nazis. D'autres représailles, non moins terribles, furent exercées. A Clermont-en-Argonne, 10 % de la population de la commune fut envoyée en déportation, un sinistre 30 juillet 1944.
EN 1944, le 30 juillet tombait un dimanche. Les Clermontois qui n'étaient pas à la petite messe de 7 h 30 dormaient ou vaquaient à leurs occupations dans les jardins et les champs du village. Rien ne semblait vouloir troubler la paix de ce dimanche comme les autres. Certes, la veille, dans l'après-midi, un accrochage avait opposé des résistants étrangers au secteur à un convoi allemand. En plein cœur du village, les mitraillettes avaient parlé et des hommes avaient été tués. Pour autant, rares étaient les habitants qui redoutaient des représailles de la part des nazis.
C'est pourtant ce qui s'est produit et qui a, à tout jamais, bouleversé l'existence de cette petite commune argonnaise. Durant la guerre, la cité meusienne recensait 1 014 habitants. Elle accueillait aussi quelques réfractaires qui se planquaient pour échapper au service du travail obligatoire. Ravagée par la Grande Guerre, la commune traversait le second conflit mondial sans trop de dégâts.
Moins d'un an avant le débarquement de Normandie, elle devait payer, pour le prix de cette paix relative, un très lourd tribut à la guerre. « Le dimanche matin, j'étais au lit. A 7 h 30, un Boche m'a fait lever avec sa mitraillette. J'ai fait vite et j'ai descendu l'escalier qui amène dans le hall de la mairie. C'est là que j'ai reçu comme un coup au cœur : mon père était dans le couloir, les mains contre le mur, entouré de cinq ou six Allemands. Il m'a regardé, c'est tout. Je n'ai jamais oublié ce regard, même cinquante ans après, je ne l'oublierai jamais. »
Chape de plomb
Marie-Rose Guéry habitait la mairie avec son père, M. Oswald, qui y exerçait la fonction de secrétaire. Comme des centaines d'autres témoins, elle s'est confiée à Pierre Lefèvre. En 2000, cet ancien instituteur devenu professeur de collège a édité un livre exceptionnel qui fait enfin entendre la voix des déportés de l'Argonne et de leur famille.
Il ne lui a pas été facile de recueillir ces témoignages tous plus bouleversants les uns que les autres. Même un quart de siècle après le drame, la blessure continuait de couler. Et par-dessus le sang et les larmes, une incroyable chape de plomb tenait à distance déportés et résistants, survivants des camps et disparus. Tout cela sur plusieurs générations.
Autant dire que Pierre Lefèvre a dû mener un travail de fourmis et gagner la confiance de ses interlocuteurs. « Comme matériau de départ, je n'avais que le monument aux morts. Il n'existait aucune liste des hommes déportés », raconte l'enquêteur. Il lui fallait tout recouper : les versions de l'accrochage du 29 juillet, les noms et les parcours des hommes tirés de leur lit pour être envoyés d'abord en détention à Nancy et Ecrouves puis dans plusieurs camps de concentration. Le 30 juillet, 118 hommes sont montés à bord des camions de la Gestapo en ignorant leur destination finale. A l'issue de leur détention préalable, cent ont été dirigés vers le camp du Struthof. Ils n'y sont pas restés longtemps. Une dizaine de jours plus tard, les lieux étaient évacués et les détenus argonnais dispersés entre Dachau et plusieurs petits camps disséminés dans la Forêt Noire. A Dautmergen, par exemple, ils étaient 40. Deux seulement ont survécu.
Prisonniers de la mémoire et du silence
Toute l'ambition de Pierre Lefèvre était que ce drame ne sombre pas dans l'oubli faute de témoins pour en parler. Sur les cent déportés, seulement 28 ont survécu. Tous ne sont pas revenus à Clermont-en-Argonne. Certains n'ont pas voulu affronter les reproches qu'ils lisaient dans les yeux de celles qui avaient perdu un père, un frère ou un fiancé.
D'autres n'étaient pas argonnais. « Parmi les déportés, il y avait une personne de Châlons, des gens de Paris venus se mettre au vert. Ils travaillaient à Binarville et le week-end ils étaient logés à l'Hôtel Bellevue à Clermont ».
Ce qui a le plus frappé l'historien, c'est la pudeur du témoignage des survivants. Il n'est pas le seul à avoir écrit sur ce drame. Déporté à 21 ans, Michel Ribon a longtemps enseigné la philosophie.
Elle l'a aidé à décortiquer ses sentiments et à répondre à cette lancinante question qui a donné le sous-titre de son second livre témoignage : « Pourquoi j'ai survécu à l'enfer des camps nazis ». Il y explique aussi pourquoi, aujourd'hui encore, il a tant de mal à évoquer ces heures sombres.
« Après ma libération, je me suis retrouvé, comme beaucoup d'autres, doublement captif de ma mémoire et de mon silence. »
Rendre justice aux déportés
Pour que les voix soient entendues et que leur trace demeure, Pierre Lefèvre n'a pas cessé, depuis des années, de compiler les témoignages. Aujourd'hui, il ne peut cacher son émotion à l'idée que les déportés le reconnaissent comme « un des leurs ». « Ils me disent que je leur ai rendu justice, confie-t-il. Pour me remercier, un jour, ils m'ont fait ce qu'on faisait aux déportés qui n'avaient pas le moral. Ils se sont tous mis autour de moi et on fait ce qu'on appelle « la boule ». C'était très émouvant. » D'autres rafles d'otages ont été perpétrées en France par les nazis. Le 5 septembre 1944, quelques jours avant la libération, la ville de Charmes, dans les Vosges, est incendiée par les Allemands en retraite et 150 habitants sont déportés en Allemagne. 100 d'entre eux, dont le maire Henri Breton, 76 ans, ne reviendront pas. A Clermont, chaque année, les habitants se recueillent devant le monument qui porte les noms des 72 martyrs de la guerre. Il ne reste aujourd'hui que deux des 28 survivants. Grâce aux écrits, leur parole ne s'éteindra jamais. Se souvenir de leur vie et de leur souffrance, c'est faire en sorte qu'ils ne soient pas tout à fait morts pour rien.
« Les déportés d'Argonne » par Pierre Lefèvre a été publié par Les dossiers documentaires meusiens en 2000. Le livre est disponible dans les offices de tourisme de Clermont-en-Argonne et Sainte-Ménehould.
Stéphanie VERGER
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