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Une pétarade monstrueuse

Publié le samedi 05 mai 2012 à 11H00 - Vu 104 fois


Léon Théry et sa Richard Brasier remportent la course « à la moyenne faramineuse de 99,4 km/h ». Trois mois plus tard, Théry brandira en Allemagne la prestigieuse Coupe Gordon-Bennet.

Léon Théry et sa Richard Brasier remportent la course « à la moyenne faramineuse de 99,4 km/h ». Trois mois plus tard, Théry brandira en Allemagne la prestigieuse Coupe Gordon-Bennet.


MORNE étoile de terre posée dans le désert crayeux des Ardennes du Sud, le carrefour de Mazagran s'apprête à vivre le 20 mai 1904 un événement d'une importance exceptionnelle. Autour de la lourde ferme, unique habitation du lieu, se dressent une longue tribune, une dizaine de tentes, un immense panneau d'affichage, un bureau du télégraphe téléphone. Sous la garde de soldats en armes le fabuleux campement attend fébrilement beaucoup mieux que de grandes manœuvres militaires : la course automobile dite Le circuit des Ardennes !
Vont s'y affronter au volant de leurs bolides vingt-neuf coureurs français.
Les trois premiers seront qualifiés pour tenter en Allemagne de remporter la Coupe Gordon-Bennet, remise au vainqueur de la prestigieuse compétition internationale crée par le propriétaire du journal New York Herald. Le Circuit des Ardennes impose de parcourir six fois les quelque 90 kilomètres du trajet suivant : carrefour de Mazagran, Vouziers, Le Chesne, la crête de Neuvizy, Rethel, carrefour de Mazagran, soit en tout 531 kilomètres.
Clément
La veille de la course tout est magnifiquement prêt. Afin de lutter contre la poussière, une multitude de citernes hippomobiles a permis l'arrosage à la westrumite de certaines portions de routes.
Il s'agit d'un goudron rendu soluble dans l'eau par l'addition d'ammoniaque. Trente kilomètres de barrières, treillages, palissades en bois contiendront la foule dans les villes, villages, hameaux traversés. Sous peine de sévères amendes, enfants, chiens, volaille, bétail devront y être tenus enfermés.
En cette veillée d'armes, le spectacle le plus grandiose a pour cadre le carrefour de Mazagran où des messieurs et des dames du grand monde, rivalisant d'élégance, côtoient les concurrents portant fières moustaches, barbe drue et casquette. Quelle agitation autour du centre du pesage des bolides dont le poids maximum toléré est de mille kilos !
Sous les tentes, le buffet laisse moins à désirer que le mobilier. Ici, sur une barrique vide qui sert de table, le baron de Zuylen et son épouse se régalent d'une langouste.
Là, le docteur Henri de Rothschild vante les petits bateaux aux fraises qui seront servis le lendemain aux hôtes de L'Automobile Club de France.
Le champagne millésimé coule à flots. Pas question de veiller tard, le départ de la course étant fixé le lendemain à l'aube. L'on se couche sur des lits de camp sous les tentes qu'un vent frisquet agite. Nuit inoubliable peuplée dans ce désert de craie des rêves les plus fous, une étreinte amoureuse chez les nomades du Sahara, un triomphe sur la ligne d'arrivée !
Cinq heures du matin, en ce jour historique du vendredi 20 mai 1904. Au carrefour de Mazagran, derrière la ligne de départ, de deux minutes en deux minutes les bolides s'élancent dans une pétarade monstrueuse. Voici Albert Clément, le plus jeune des concurrents, au volant d'une voiture Bayard-Clément qui fleure bon le chef-lieu des Ardennes, patrie de la maison mère. Voici Achille Fournier sur sa voiture Hotchkiss, Béconnais et sa Darracq, Rougier dont la Turcat-Méry exhibe une gueule de requin sur le capot avant. Déjà, ils ne sont plus qu'un nuage sur la route de Vouziers où le jour s'étire sur la plaine blafarde.
Que de spectateurs tout au long du parcours ! Les organisateurs les évoluent à cent mille tassés derrière les barrières et dans les talus, entassés dans des charrettes immobilisées, surveillés de près par les soldats. Si dans les lignes droites les chronométreurs enregistrent de dantesques pointes à 130 et jusqu'à 144 kilomètres à l'heure, dans Vouziers, Le Chesne, Novy-Chevrières et Rethel la vitesse est limitée à 12 km/h.
La race
La course y est neutralisée de cinq à dix minutes.
Afin de s'assurer que le règlement est respecté durant la traversée de ces communes, le concurrent doit y suivre un pilote-cycliste de l'armée.
Que d'abandons au fil des tours : la Serpollet de Chaubiaud, la Darracq de Wagner, la Mors de Léger, la Hotchkiss du baron de Granwhez, la Gobron-Brillé du milliardaire anglais Burton ! A Ballay, près de Vouziers, la numéro 24 s'écrase contre un peuplier. Dieu soit loué, Amblard, son conducteur, est indemne.
Plus qu'un tour ! Léon Théry accroît son avance, franchit en vainqueur la ligne d'arrivée à Mazagran devant Salleron et Thiry. Il a couvert les 531 kilomètres en 5 h 20 m 28 s, soit à la moyenne faramineuse de 99,4 km/h. Fou de joie, l'ingénieur Richard Brasier, qui a conçu sa voiture, lui donne une chaleureuse accolade.
Une semaine plus tard, le 26 mai 1904, le magazine parisien La Vie au Grand Air consacre un numéro spécial au Circuit des Ardennes.
Médecin à Charleville-Mézières, le docteur Gilles Arbonville m'a offert d'en consulter le précieux exemplaire que lui avait procuré le collectionneur ardennais Jean-François Edet, qui partageait sa passion pour les courses automobiles.
Voici un extrait du reportage réalisé par le journaliste Georges Prade. « Il y a peu de régions aussi pauvres que cette région des Ardennes où se disputa la course, écrit-il. Désert aride et pelé, paysage non pas villageois, ce qui serait charmant, mais simplement agricole, avec ses champs de betteraves et ses cheminées d'usines à sucre, c'est odieux et banal. Il grouille autour de cela une certaine quantité d'indigènes que Darwin eût volontiers classés dans la race des intermédiaires. Et là-dessus passa le vent de folie de la vitesse ».
Qu'en pensent les chênes de nos forêts ?
Yanny HUREAUX

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