Publié le dimanche 22 août 2010 à 10H00 - Vu 11 fois
Comble de bonheur, les divers catalogues des Stones sont régulièrement réédités, et le progrès technologique permet de redécouvrir des musiques qui n'ont pas pris une ride, bien au contraire. Si je compte bien, on doit en être à la troisième réédition numérique des œuvres stoniennes.
Les amateurs savent que les premières versions CD n'étaient pas terribles, il est donc plutôt cool de redécouvrir les 33 T de l'époque avec un son digne de ce nom. La seconde réédition datant de 1994, on ne peut que vous conseiller de vous jeter sur les plus récentes, 2002 pour la période Decca (1963-1970), et les remasterisations dues à Universal, les dernières en date, dont le légendaire « Exile on main street » en point d'orgue de la production post 70 des Stones. CD ou SACD, no problemo tout ça est compatible et le son bien meilleur, sans parler des améliorations, comme une certaine fausse note gommée sur Sticky fingers…
Les Stones ayant beaucoup enregistré, faut bien choisir, le meilleur de préférence.
Pour commencer et dans l'ordre chronologique, on va s'occuper de la trilogie Beggar's Banquet (1968), Let It Bleed (1969) et Get Your Ya Ya's Out ! (1970).
Le banquet des clodos succède en 1968 au très psychédélique « Their Satanic Majesties Request » et correspond à une période de la vie des Stones particulièrement agitée. Problèmes de dope, Brian Jones qui part en vrille, doutes esthétiques… Beggar's Banquet sera le chant du cygne du groupe version Brian Jones. C'est aussi le premier opus des Stones à venir. Fait marrant, le disque sera censuré par Decca qui trouve que sa pochette est trop crade…
« J'étais là quand Jésus-Christ Eut son moment de doute et de douleur »
Une photo réaliste de cagoinces, avec graffitis et peinture pisseuse. Il faudra attendre l'ère du CD pour voir rétablie la volonté première des Stones. Deux joyaux dans ce disque, « Sympathy for the devil » et « Street fighting man ». L'un et l'autre deviendront des monuments du rock et de la pop. Mais « Sympathy » demeure un must, avec des paroles un tantinet provocantes et un son très particulier, avec Keith Richard en soliste. Extrait :
« S'il vous plaît permettez-moi de me présenter
Je suis un homme de goût et fortuné
Je suis là depuis de longues longues années
Et j'ai volé à beaucoup d'hommes leur âme
et leur foi
J'étais là quand Jésus-Christ
Eut son moment de doute et de douleur […]
J'étais dans les parages de Saint-Pétersbourg
Quand j'ai vu que c'était le bon moment pour un changement
J'ai tué le Tsar et ses ministres,
Anastasia cria en vain
J'ai conduit un tank et eu rang de général
Quand la guerre-éclair a fait rage et que les cadavres puaient […]
J'ai assisté à l'allégresse qui régnait pendant que vos rois et reines
Se battaient pendant dix décennies au nom des Dieux qu'ils avaient créés
Je me suis écrié qui a tué les Kennedy ?
Alors qu'après tout c'était vous et moi… »
Quant à « Street fighting man », le titre est devenu, a posteriori, avec le Revolution des Beatles, emblématique de Mai 68…
Let It Bleed (1969), littéralement « Que ça saigne », comporte lui aussi quelques merveilles à commencer par le premier titre, « Gimme Shelter », et « Midnight ramble » r. Ce disque est marqué par la patte de Keith Richards qui a joué quasiment toutes les guitares, et même retouché les basses, ne laissant qu'un morceau à Brian Jones (Love In Vain) aux fraises, et un autre à Mick Taylor alors apprenti-Stone (Country Honk). L'ambiance dégagée par cet opus ressemble à l'époque dont il est issu, sombre, violente, torturée, comme la pochette de ce drôle de gâteau, sur laquelle était inscrit : « THIS RECORD SHOULD BE PLAYED LOUD ». Tout un programme.
Get Your Ya Ya's Out ! (1970), littéralement « sort ta quéquette », clin d'œil lubrique au titre enregistré par le bluesman américain Blind Boy Fuller en 1938, est un « Live » officiel d'anthologie, tiré de la tournée US du groupe en 1969. Certains titres y trouvent leur véritable dimension, comme comme Jumping Jack Flash, Sympathy for the devil, Street fighting man, Honky tonk women… Les guitares sont majestueuses avec deux bretteurs extraordinaires au sommet de leur art, Keith Richard et Mick Taylor en totale harmonie, tout particulièrement dans « Sympathy » où ils se renvoient la balle de façon étourdissante.
Un mec qui est sur son lit d'hosto et invoque sister morphine
Tout ça met en appétit. C'est le moment de passer à Sticky fingers, (1971) célébrissime « album à la braguette », œuvre du sulfureux Andy Warhol. Premier disque enregistré par le label des Stones, ce disque est inégalé. Rien à jeter là-dedans, dans une ambiance qui doit beaucoup au blues et au jazz. Keith Richard a bien calé son jeu à coups de riffs et le soliste Mick Taylor entraîne le groupe vers des sommets. D'autant que traîne le son d'un Bobby Keyes impérial au sax. Brown Sugar, Sway, Wild Horses, Can't You Hear Me Knocking, I Got The Blues, Sister Morphine, autant de joyaux dont on ne décroche jamais.
Pour info :
1. Brown Sugar - 3:50 (Bobby Keyes au saxophone)
2. Sway - 3:45 (Nicky Hopkins au piano)
3. Wild Horses - 5:41
4. Can't You Hear Me Knocking - 7:17 (avec Billy Preston à
5. You Gotta Move (Fred McDowell / Rev. Gary Davis) - 2:32
6. Bitch - 3:42
7. I Got The Blues - 4:00 (avec Billy Preston à
8. Sister Morphine (Mick Jagger / Keith Richards / Marianne Faithfull) - 5:34 (avec Ry Cooder à la guitare et Jack Nitzche au piano)
9. Dead Flowers - 4:05
10. Moonlight Mile - 5:56
« Sister morphine », initialement composé et enregistré par Marianne Faithfull, voit la partie de guitare slide assurée par Ry Cooder et non par Mick Taylor qui se régale pourtant à jouer de la sorte. Quant aux paroles, elles racontent l'histoire d'un mec qui est sur son lit d'hosto et invoque sister morphine pour cesser de souffrir. Une chanson perçue de façon métaphorique comme une ode à la came… ce qu'elle n'était pas ; mais les Stones aimaient bien la provoc et l'ambiguïté, sans parler de la dope.
« Exile on main street ». Logique de passer à Exile, because, la drogue, ce double en est imprégné ; mais on peut l'écouter sans faire d'O.D. ou de bad trip, bien au contraire.
Exile, c'est un peu l'apogée du groupe et de la pop, le bout du bout de la défonce, de la fête, la fin d'une époque aussi. A la sortie de ce double, en 1972, nombre de stars sont passées de l'autre côté du miroir, Brian Jones en 1969, Jimi Hendrix et Janis Joplin en 1970, Jim Morrisson en 1971… Les Beatles ont splitté et Lennon lui-même n'y croit plus, le flower power se flétrit. A sa première parution, Exile est un « pot-pourri » de tout ce qui fait l'âme de cette époque. Le premier pressage comptait dix-huit titres, composés à la « va comme je te pousse », au feeling, dans l'impro et la défonce, entre les studios Olympic à Londres, Nellcote, le manoir de Keith Richards à Villefranche-sur-Mer, dans le sud de France et Los Angeles. La nouvelle version est sortie le 17 mai de cette année, avec dix titres bonus inédits. On trouve là-dedans pêle-mêle, ou helter skelter, du rock bien Stones avec Rocks Off, Rip This Joint, Tumbling Dice, Happy - avec Keith Richards comme chanteur ! - All Down The line, Soul Survivor… des ballades, de la country et même du gospel. Collaborent à l'œuvre Dr. John, Billy Preston, Nicky Hopkins… Cet opus est considéré comme un monument du rock, c'est sans doute vrai, même s'il ne comporte pas vraiment de « tube » emblématique, sauf peut-être le bondissant et contagieux « Happy ». Pour le reste, ben, ça dépend des goûts, le départ de Mick Taylor, remplacé en 1974 par Ron Wood, change beaucoup de choses, et il faudra attendre 1995 et Stripped enregistré à l'Olympia et au Paradiso club d'Amsterdam pour retrouver de bonnes vibrations, acoustiques en l'occurrence.
Philippe Le Claire
pleclaire@journal-lunion.fr
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