Publié le dimanche 11 juillet 2010 à 09H23 - Vu 26 fois
Le chanteur aux yeux revolver a su se faire une place de choix dans le paysage musical et imposer sa marque, entre pop légère et chanson française bien balancée. Un parcours impeccable renforcé par une présence remarquée au cinéma. Rencontre avec un artiste généreux.
Marc Lavoine, est-ce que le succès rassure ?
Je suis d'un tempérament où tout ce qui me rassure m'inquiète à la fois. Sur scène, je me sens invincible. Le reste du temps, je suis un monument de doute. Toutefois, c'est merveilleux de voir qu'un lien s'est tissé depuis quelques années, et se resserre avec un public qui s'élargit. Cela faisait longtemps que je rêvais d'une telle tournée, avec ces musiciens-là et le spectacle tel qu'on peut le proposer.
Depuis « Les yeux revolver » en 1985, l'image du séducteur vous colle à la peau. N'est-ce pas pesant ou réducteur avec les années ?
Je ne m'encombre pas de mon image. L'autre m'intéresse davantage et m'enrichit. Cela m'intéresse beaucoup plus d'observer mes enfants ou passer du temps à travailler avec mes amis compositeurs ou mes amis artistes, que de me regarder dans un miroir même si plaire est forcément agréable…
Votre dernier album (*) qui a emporté l'adhésion du public mais aussi celle des critiques semble être le plus personnel…
Oui ? ll est très intime car il a été déclenché par la mort de mon père et la naissance de mon fils. Il est le fruit d'une crise personnelle. J'étais perdu et, du coup, j'ai rappelé un peu la famille : Fabrice Aboulker, qui avait écrit avec moi mes premières chansons puis Christophe Cazenave, qui a écrit la musique de « Toi mon amour » car j'avais décidé de ne faire que les textes sur cet album. Ensuite, j'ai rencontré Bertrand Burgalat, chez Jean-Charles Castelbajac, dans le Gers. Ensuite, je suis allé voir mon parrain, Julien Clerc, pour savoir s'il avait envie, après 20 ans d'amitié, de faire une chanson avec moi. En travaillant avec eux, j'ai compris qu'il y avait quelque chose de très artisanal dans notre façon de faire. Comme je faisais en même temps le film de Tony Gatlif, « Liberté », j'avais envie d'aller profond. Ça m'a donné une rigueur de travail, et le goût de « faire le chemin ».
Vous chantez « Les rêves américains ». Que vous renvoie ce pays ?
Je fréquente l'Amérique depuis quelques années et mon fils est métisse américain. C'est mon troisième disque là-bas. L'Amérique a une vertu : elle a des remèdes à ses maux. Elle a une sorte d'autocritique permanente. Nous, nous avons mis du temps à parler de la guerre d'Algérie, comme si c'était une honte absolue. En Amérique, il existe une sorte de conscience qui évolue sans cesse et rapidement
Vous consacrez un texte votre père disparu. Vous quel genre de père êtes-vous ?
Quand mon père est mort, j'étais dans une sorte de coma éveillé. J'ai dit dans cette chanson tout ce que j'avais sur le cœur viscéralement. J'ai été un père à peu près avec le premier car j'étais jeune et on s'est rapproché par la suite. J'ai été davantage présent avec ma fille avec qui j'ai beaucoup voyagé. Une fois par an, j'impose à ma famille de partir dans un même endroit pour découvrir les mêmes choses et les vivre ensemble. C'est la seule chose autoritaire que je leur impose. Mes enfants me rapprochent de mes parents et me forcent d'être un fils à la mémoire de mes parents.
Vous qui avez chanté « C'est ça la France ». Comment la voyez-vous aujourd'hui ?
Elle n'est pas représentée partout la France et on ne peut pas l'extraire de son histoire. Elle est aujourd'hui contrariée, inquiète, en reconstruction et vit une crise identitaire mais réfléchit avec des gens toutefois affûtés. Il ne faut pas mésestimer la classe politique et ne pas négliger que nous sommes dans une démocratie. Il y a deux France également dont une résistante dont on n'utilise pas la force. Notre pays est digne car il endure quelque chose de pas facile mais je suis optimiste. Il ne faut juste pas faire tomber l'édifice. Il y a encore une sous-représentation de certaines minorités et des femmes. Au cinéma par exemple, Simone Signoret a arrêté de séduire dans les films à une certaine époque pour être derrière les casseroles dans une cuisine. Avant Annie Girardot, personne n'avait joué des rôles d'homme. Chabrol est le seul à donner des rôles principaux aux femmes. Valérie Lemercier a eu un César du second rôle féminin dans un film où elle avait le premier rôle ! C'est dire…
Vous êtes un vrai franc-tireur au regard de l'industrie du disque…
J'ai une vraie éthique personnelle par rapport à la façon de faire mon métier. Il y a un vrai travail d'équipe derrière ma création. Je travaille avec le même producteur depuis 27 ans. Il y a une dématérialisation de l'artiste, qui devient une clé USB, et qui a provoqué un manque de respect à l'endroit de son travail qui est galvaudé. Et, je ne crache pas sur les maisons de disques qui souffrent mais font leur travail. C'est la raison pour laquelle j'ai tenu à ce que Mercury, ma maison de disques, soit au fronton de la pochette de mon album de manière visible car derrière il y a des êtres humains qui bossent et qui aiment la musique. Je les respecte. J'ai tellement vu de plans sociaux dans les maisons de disques et de gens sur le carreau…
Est-il vrai que vous êtes un militant de la lenteur…
J'aime la lenteur. J'aime la rapidité seulement pour les choses pratiques : j'ai un iPhone, j'aime Internet. Quand je vais dans une galerie et que je m'installe devant un tableau, le temps s'arrête. Aujourd'hui, il y a une incapacité à s'arrêter. Il faut absolument tout savoir, consommer, posséder, être toujours joignable…
Prendre votre temps, c'est aussi ce que vous faites en aidant les autres ?
Je m'occupe d'un collectif contre les discriminations. Je suis convaincu qu'on peut imprimer un sens à notre société en ouvrant les portes à ceux qui pourraient nous apporter énormément, et à côté desquels on vit sans même les regarder. Notre société ne profite pas du savoir, ni de la sensibilité de tous les gens discriminés, comme les autistes ou les personnes à mobilité réduite. J'ai partagé dix-huit ans de ma vie, hors caméras, à vivre avec ces populations et il faut les remettre au cœur de la société. On nous met devant le nez le con de service, le raciste, l'antisémite, l'homophobe, mais on parle peu des milliers de personnes silencieuses qui aiment, qui sont des gens plutôt bien et qui font des choses.
Vous vous faites rare à l'écran mais toujours avec des films forts comme dernièrement dans « Liberté » de Tony Gatlif ?
À chaque fois, il y a une raison fondamentale. Il faut que je ressente une motivation qui dépasse le simple fait de tourner un film. Le film « Fiesta », à titre d'exemple, je l'ai fait parce que c'était avec Jean-Louis Trintignant, qu'il était écrit par Pierre Boutron, et qu'il s'agissait de la guerre d'Espagne. C'est aussi le cas avec « Le cœur des hommes » ou de « Liberté ». Je veux juste servir une histoire forte avec le plus de liberté possible.
Avez-vous des choses encore à prouver, ou à vous prouver ?
Je n'ai jamais cherché à être le plus fort. Je veux être surtout le plus près de l'enfant que j'étais.
Propos recueillis par Dominique Parravano
(Agence de presse Groupe Hersant Média)
* Dernier album : « Volume 10 » chez Mercury.
Glissez cette image dans la barre des tâches pour épingler le site







Réagissez