Publié le dimanche 27 juin 2010 à 11H00 - Vu 16 fois
De Beethoven à Chopin, Paul Badura-Skoda a su faire parler la musique sans fard.
On savait Paul Badura-Skoda complice des grands classiques viennois, de Haydn à Schubert. On avait presqu'oublié sa connivence avec l'univers romantique de Chopin dont il édita d'ailleurs plusieurs des ouvrages. Ce Chopin intérieur vaut le détour ! Loin de tout effet, de toute démonstration de virtuosité, le maître file le discours, sans brutalité, chantant toujours, dansant quand il le faut, usant de la dynamique avec pudeur, préférant toujours la sincérité du propos à l'éclat de la démonstration. La « Barcarolle », éthérée, diaphane, faisait miroiter mille rêveries solitaires. Certes, les chasseurs de papillons ont vu s'envoler çà et là quelques notes « imprévues » ou quelques traits mal assurés. Mais jamais la musique ne s'éclipsait. La 3e « Ballade », haletante et fluide dévoilait l'infaillible sens architectural du maître. « Nocturnes » inquiets ou ténébreux, « Mazurkas » ondoyantes mais un rien nostalgiques, et toujours cette souplesse et cette manière si personnelle de faire ressortir un contre-chant, un thème, un rythme… Et si ce Chopin là, étranger à tout éblouissement mondain, était le vrai ?
Mais c'est pourtant avec Beethoven que débuta la soirée… La grande « Sonate » opus 28 enivra l'assistance de ses senteurs agrestes. L'andante, vaste lied aux contours ambigus, était habilement dessiné, avec, comme une eau-forte, un épisode central aux accents plus menaçants… La naïveté bucolique du rondo final en forme de musette montrait toute l'affection du grand pianiste pour les danses villageoises.
L'opus 110 fut sans doute le moment absolu du concert. L'interprète fit précéder le moderato de quelques mesures improvisées. Une audacieuse initiative que seuls les grands peuvent se permettre ! Après un premier mouvement en demi-teintes, la sonate se profilait pas à pas, passant de l'espoir à la désolation pour aboutir enfin à la lumière des deux fugues-miroirs conclusives, triomphe de l'esprit - et du cœur - sur les infamies du destin. Nul ne regrettait alors l'absence d'effets de virtuosité dont le maître n'a plus que faire ! L'esprit et le cœur s'étaient substitués au prodige technique. Seule la musique parlait. Sans fard…
Le public fut conquis par la magie, la générosité et la dignité du grand pianiste viennois qui, en dépit de la chaleur torride (plus de 30°), avait endossé queue de pie, gilet et nœud papillon… A l'enthousiasme final, le maître répondit par de nombreux bis dont la « Polonaise Héroïque » et plusieurs « Valses » de Chopin.
Un regret pourtant : le conservatoire possède depuis peu un fort beau piano-forte. Pourquoi ne pas l'avoir emprunté pour les deux sonates de Beethoven ? Chacun sait que Paul Badura-Skoda est l'un des plus grands experts au monde de ces instruments authentiques et qu'il les maîtrise à la perfection…
Il fallait oser !
Francis ALBOU
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