Die Dorfschönen : les belles du village

Die Dorfschönen : les belles du village

Publié le samedi 28 mai 2011 à 11H00 - Vu 71 fois

DÉFILENT sur l'écran de mon ordinateur les photographies d'un album allemand vieux de près d'un siècle. Si vous voulez le feuilleter, il suffit d'aller sur le site internet des Archives départementales des Ardennes qui le conserve pieusement : http :/archives.cg08, rubrique Participer aux activités culturelles puis Galeries d'expositions. Intitulé Land und Leute der Etappen Kommandantur Charleville (Pays et gens de la Kommandantur de Charleville), l'album contient cent photos sur les indigènes d'un pays que les Allemands occupent et colonisent depuis septembre 1914. Ce pays sauvage a pour nom Les Ardennes.
Tiré à de nombreux exemplaires, l'ouvrage est destiné aux autorités occupantes et à celles qui gouvernent la mère patrie. Pour qu'elles se régalent à contempler et à conserver les portraits des Nègres blancs des Ardennes qui furent françaises. Portraits réalisés de main de maître par des artistes de la photographie, excellents techniciens au regard d'aigle et à l'âme sensible. Un beau, un wunderbar reportage, vivant au possible, généreux avec ça, pour ne pas dire « humain et humaniste ». Aucune présence d'un uniforme allemand. Bref, de l'ethnographie à la gloire des indigènes.
Pour nous Ardennais, l'album témoigne en filigrane du calvaire des nôtres qui n'ont pu ou pas voulu fuir en août 1914, et qui durant quatre ans vont être asservis, humiliés, affamés par des maîtres ravis de pouvoir se venger dans l'unique département français qu'ils occupent entièrement. C'est dans le regard, l'attitude des pauvres gens obligés chez eux de poser pour l'occupant exécré que l'on devine tout ce qu'ils ressentent, tout ce qu'ils endurent. Laissez-moi, je vous prie, attirer votre attention sur cinq photographies.
Regard vengeur
Image d'une vieille dame de Cliron, fagotée dans une robe rapiécée, chaussée de misérables brodequins d'homme et que l'artiste qui vous immortalise ose préciser que vous seriez une « händlerin », une marchande ! Marchande de quoi ? De jours sans pain ? De paquets de larmes ? Une hotte sur le dos, vous appuyez votre détresse sur deux bâtons. Mais dans votre visage mangé par les rides et les privations, le regard est celui d'un rapace prêt à fondre sur l'être odieux qui, la tête enfouie sous une capuche couleur nuit noire, s'active à faire fonctionner un appareil photographique juché sur un trépied. « Vous pas bouger ! » a aboyé son assistant. Vous avez bougé, Madame, exprès, deux, trois, quatre fois, avant de vous figer de toutes vos pauvres forces, dans un regard vengeur.
Image de ce vieillard figé dans sa dignité et dont le photographe s'est amusé à révéler l'identité, « Gabriel de Cons-La-Grandville ». Image de ces deux jeunes filles de This, actrices d'une scène que le photographe veut empreinte d'une bucolique poésie. Dans leurs habits du dimanche, elles épluchent des champignons. Pour témoigner de leur joie de vivre, au lieu de serrer les dents et de crisper leur regard, que n'ont-elles, les garces, esquissé un sourire !
Le tambour de Prix
Image d'une savante composition pour mettre en scène le pittoresque garde champêtre appariteur du village de Prix, près de Mézières. Tous les habitants de la grand-rue sont mobilisés pour la bonne cause. Guerre oblige, pas d'indigènes dans la force de l'âge, sauf un appuyé sur une jambe de bois. Trois vieux sont assis dans une charrette attelée à un cheval immobile près duquel le maître, pardon, l'ancien maître se tient debout. Au premier rang, côte à côte, de dos, quatre gamins en sabots, coiffés d'une casquette, sont comme au garde-à-vous. Entre eux et la charrette aux vieux, trois femmes dont deux portent un enfant, deux fillettes, deux tombereaux le cul en l'air, une charrue prennent la pose réglementaire sur le large trottoir que l'on nommait alors « l'usoir », où curieusement le tas de fumier est invisible.
Le héros de la scène, pour ne pas dire « la bête de cirque », c'est le garde champêtre appariteur de Prix planté au milieu de la rue, les baguettes au ras du tambour. Le regard fuit l'objectif. A qui pense-t-il, le pauvre ? A l'ordre de mobilisation générale qu'il a tambouriné peu de temps avant l'arrivée des envahisseurs ? Aux interdictions et obligations que l'occupant lui donne sans cesse l'ordre de bassiner ? Figés, comme statufiés dans leur haine contenue, les figurants, vieux, femmes, gamins, fillettes, claquemurés dans leur détresse, sont, à mes yeux, de pathétiques résistants.
Autre ignoble mise en scène, l'alignement devant un mur de sept jeunes filles de la campagne ardennaise fusillées par les regards vicelards des occupants. Légende de la photographie : « Die Dorfschönen », « Les belles du village ». Où habitaient-elles ? Comment se prénommaient-elles, ces sept schöne mademoizelles qui ont dû s'habiller et se coiffer chic ? On l'ignore. Face au peloton d'exécution de la photographie, sans nul doute hilare, aucune ne sourit. Comment ne pas saluer la farouche résistance de leur regard ? Comment jeter la pierre à celle d'entre elles qui, sous la menace d'une baïonnette ou sous la torture de la faim, a dû se laisser souiller par un de ceux qui jusqu'au 11 novembre 1918 ont humilié, rançonné, pillé, nos aïeux ?
Qu'en pensent les chênes de nos forêts ?
Yanny HUREAUX

L'union l'Ardennais