Publié le vendredi 26 octobre 2012 à 11H00 - Vu 215 fois
Denis Tellier illustre un dégoût sincère avec une écriture unique et très travaillée.
Originaire de Grandpré, Denis Tellier, artiste touche-à-tout, signe un premier roman envoûtant. Avec une poésie inimitable, il décrit un après guerre ardennais désespérant.
DENIS Tellier s'est construit entre Paris et les Ardennes. Passionné par la nature, le végétal, il a toujours su trouver des trésors là où personne ne regarde plus.
Tour à tour bûcheron, charpentier, débardeur, Père Noël, pompier ou poseur de coq sur les clochers, l'homme est un contemplatif. Mais actif quand même.
« En 1972, on a décidé de vivre en communauté d'artistes, avec des amis parisiens, explique l'Ardennais. Je me suis mis à taper le bois, comme ça et j'ai fini par exposer mes sculptures dans des galeries. J'ai vendu à Jean-Paul Belmondo, Marie-France Pisier… Certains investissaient dans mes œuvres. J'en ai déçu. »
Car l'insaisissable n'a pas encore tout à fait trouvé sa voie. Mais la cherche-t-il seulement ?
En 1975, il est berger, pour trois ans. « J'avais un petit calepin à spirales, et j'écrivais des phrases qui me venaient. Un jeu de mots, un machin… C'est un peu comme prendre une photo, pour garder un instant. »
Fixer ce qui passe devant ses yeux, sous ses narines ou près de son pavillon, c'est la manie de Denis Tellier. « Déjà gamin, je travaillais dans les fermes, il aurait fallu des caméras… Le comportement des hommes, c'est complètement barjot, quand on y pense. Si vous débarquiez sur la planète, vous n'y comprendriez rien. »
Et quoi de plus insensé que la guerre ? Dans la famille Tellier, elle a emporté Emile, Eugène, Léon, Auguste, Georges… Sans compter leurs proches.
« Ma grand-mère m'a beaucoup raconté, elle aussi en souffrait. Je porte un peu le traumatisme de ces hommes bousillés ».
Son livre, « Adrien de la vallée de Thurroch », se veut un hommage à « ces gars de vingt ans, qui gardaient des dents impeccables, jusqu'à la fosse, avec juste un petit trou dans le crâne. »
Intolérable quotidien
L'ouvrage tire sa particularité de son écriture. Surchargée en descriptions poétiques, riche en adjectifs, en métaphores ciselées (le meilleur des carnets à spirale, en fait), elle fait vite craindre une absence totale d'action.
Mais finalement, c'est là le propos. Il ne se passe plus rien d'extraordinaire, puisque la guerre est finie. Et pourtant, ce quotidien a tout d'intolérable.
On le comprend quand un nouveau-né enterré dans une caisse n'est pas plus décrit que cette caisse. L'histoire est celle d'un retour à la paix vécu comme l'agonie de morts en sursis, traumatisés par des images d'enfer.
Dans cette sombre toile, tout de même, à force de folie, percent des éclairs de rire.
D'ailleurs, l'auteur n'est pas là pour nous dire où regarder, ou nous tirer les larmes. Il pose un décor d'ensemble lugubre si total, si verrouillé qu'on ne peut que renoncer à chercher l'espoir. Et pourtant, la guerre est finie.
« Je suis antimilitariste. Je dégomme un peu l'armée, le monde paysan, les curés… Enfin ce n'est pas méchant. Mais ça remue la panse. »
La qualité littéraire d'« Adrien […] » est incontestable. Certes, Denis Tellier, pour entrer dans le monde de l'écrit, n'a pas enfilé les patins.
Un poème à chaque ligne
Le sculpteur a laissé ce qui dépasse, sa « syntaxe indisciplinée » (dixit son éditeur) et ses fresques qui nous habitent, parfois presque trop.
Loin d'un roman léger, le livre peut déstabiliser les amoureux d'action, d'intrigue, voire de psychologie. Mais l'écriture est dense et les peintures parlantes. On pourrait faire un poème de chaque ligne, ou passer une matinée à ruminer un paragraphe.
Souvent, en lisant une phrase, on digère encore celle d'avant. On est bousculé, on fait des allers-retours, mais c'est surtout le signe que ce livre pétri de talent vaut plusieurs lectures.
Jacques BERTHION
« Adrien de la Vallée de Thurroch », par Denis Tellier, aux éditions Lunatique. 140 p., 14 euros. Disponible sur www.editions-lunatique.com ou sites de ventes en ligne.
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Argonne TOUTE
26/10/2012 à 19h04
Une vie aux multiples éclats mais remplie comme un oeuf !