Publié le dimanche 15 avril 2012 à 11H00 - Vu 92 fois
Roman noir. On savait depuis Thomas Bernhard que les écrivains autrichiens ne sont pas tendres avec leur pays. On ne peut que le confirmer avec la publication de ce roman noir intitulé ironiquement La douceur de la vie. Car à la lumière de ce livre organisé « façon puzzle » comme aurait pu dire Bernard Blier, c'est bien d'une société en décomposition dont il est question.
Il y a d'abord le meurtre d'un vieil homme de 86 ans, Sebastien Wilfert, qu'on retrouve devant chez lui le cou tranché et la tête totalement aplatie, comme s'il avait reçu une météorite sur la tronche (c'est l'image que donne l'un des enquêteurs). Il y a le petite-fille du vieil homme, Katharina, qui n'a pas vu le crime mais entendu la voix de l'assassin et qui depuis s'enferme dans son mutisme. D'où l'appel à un pédopsychiatre. Ce qui permet de relier le récit à l'hôpital où officie Raffael Horn dont le moins que l'on puisse dire c'est qu'il n'a pas une vision très joyeuse de l'existence. On le comprend. L'hôpital est quasiment l'annexe, voire le double psychiatrique, de le petite ville autrichienne de Furth. On y croise un jeune homme limite psychotique, Daniel, qui a fait de la taule et dont on s'attend à chaque instant qu'il se révèle un monstre; l'ecclésiastique Joseph Bauer qui entretient des rapports pour le moins troubles avec le réel; une jeune mère admise aux urgences car elle prend son bébé pour le diable.
De quoi évidemment se poser des questions sur le psychique humain. Raffael Horn s'interroge donc : « Ce qu'on appelait d'un terme ronflant l'identité était en réalité quelque chose de difficilement définissable, qui avait affaire à toutes les choses dont on vous avait rempli au cours du temps ».
Autre réflexion de Horn : « La modèle catholique, si prisé dans ce pays - matérialiser en l'autre ce qu'il y a de mauvais en soi. L'ennui, c'est que ce qui a été scindé revient toujours par la porte de derrière». C'est ce qui se passe dans l'histoire… Joseph Bauer ressent également le même tremblement identitaire, mais de l'intérieur : « Chez lui, la peur vient toujours de l'intérieur, de cette crevasse où cela le déchire. Si on veut expliquer cela, personne ne comprend. Les gens sont trop habitués à se sentir identiques à eux-mêmes ». Le même Bauer « parle de la difficulté à rendre les impressions d'une phrase où l'on était dominé par la certitude de tomber tôt ou tard en pièces, de l'angoisse qui déferlait par vagues, de la perception et de la classification des choses qui se faisaient de manière fragmentaire ».
Précis de décomposition
Le quotidien du commissaire Ludwig Kowacs n'est pas plus reluisant. Ne doit-il pas enquêter sur le père qui martyrise sa femme et son enfant, sur tous les paumés plus ou moins susceptibles d'avoir écrasé la tête du vieil homme ? Son état d'esprit, on le mesure par intermmitences : « Généralement, quand il était vraiment insatisfait de quelque chose, mille autres choses déplaisantes lui venaient à l'esprit : Yvonne (NDLR : c'est son ex-femme) qui avait aiguillé sa vie dans une direction étrange; Charlotte (sa fille) qui aurait éternellement l'air d'un légume, même dans un pull angora rouge; la ville qui le tenait dans ses griffes; l'hiver engourdissant dans le bassin de Furth; Marlène (c'est sa maîtresse) avec ses idées de ménagère pour la Saint-Sylvestre; les Roumains qui venaient ici juste pour fracturer des voitures; les conservateurs qui exploitaient impitoyablement le pays; les millions de gens qui ne voulaient pas le voir; sa propre léthargie qui chaque hiver déferlait sur lui comme comme un gigantesque banc de brouillard mou».
Heureusement Kowacs a pour lui une passion, l'astronomie, qui lui permet de regarder les choses à distance, comme on regarde des astres lointains.
« Kovacs aimait Castor, l'une des deux étoiles principales du signe des Gémeaux. Ce qui, à l'œil nu, avait l'aspect d'une étoile blanche de taille moyenne se révélait avec un faible grossissement un amas de six étoiles isolées. Le plus souvent, les choses sont plus complexes qu'il y paraît, pensa-t-il. » Cela pourrait bien être la morale de ce livre où contrairement aux polars américains taillés à la hache dans l'arbre du bien et du mal, tout est incertitude au sens (presque) de la physique quantique. D'ailleurs le coupable se révèlera autre que celui ou ceux que l'on pouvait soupçonner.
Autre morale, plus terre à terre, le regard que porte un étranger, le restaurateur marocain chez qui Kovacs aime à se dépayser. Il a ce cri du cœur : « Cela fait douze ans que je vis dans ce pays, je porte des pulls de laine et des gants, je bois votre vin, je pense selon vos critères, je dis merde et fils de pute, mais je ne comprendrai jamais ce que vous avez avec cette histoire d'identité ». Plus largement, on pourrait dire que La douceur de la vie, qui a reçu le prix du meilleur roman noir de langue allemande en 2007 et le prix européen de littérature en 2009, pose également en filigrane le problème de l'identité de l'Europe. Et si l'Europe était ce vieillard à la tête aplatie ?
B.T.
btesta@journal-lunion.fr »
La douceur de la vie de Paulus Hochgatterer, Quidam éditeur.
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