Publié le dimanche 09 octobre 2011 à 16H08 - Vu 71 fois
BALLADE ARDENNAISE. Après la forêt des Ardennes, après le sanctuaire de Charlestown, après la station devant le mur de la ferme des Cuif à Roche, notre périple se termine à la gare de Voncq. C'est là que Rimbaud quitta une fois pour toutes les Ardennes le 23 août 1891.
L'ex-gare de Voncq serait une habitation ordinaire si elle n'était disposée le long des rails. Les murs de jadis ont perdu leur côté réglementaire. La végétation cherche à gommer tout ce qui pourrait paraître un tant soi peu trop raide. Les Hollandais qui ont acheté le bâtiment pour le transformer en havre de paix étaient paraît-il surpris ces dernières années de croiser des touristes venus contempler leur demeure. Ils ignoraient tout de l'enfant du pays et du poète Rimbaud. Et pourtant, c'est bien là qu'Arthur a foulé pour la dernière fois la terre des Ardennes. Encore que le mot « foulé » mériterait lui-même un commentaire. Lorsqu'Arthur Rimbaud prend pour la dernière fois le train à Voncq, ce 23 août 1891, il n'est plus le jeune homme fugueur, pas même l'homme aux semelles de vent. Il a été amputé d'une jambe et doit se faire transporter comme un vulgaire paquet. Il est plus qu'un infirme : il est un homme qui souffre terriblement et qui s'apprête à mourir.
Nous voici donc devant la gare de Voncq, entre Amagne et Vouziers, cette gare qui a vu le dernier visage du poète. Yanny Hureaux la décrit ainsi : « D'une laideur massacrante, mais fière comme Artaban, la gare de Voncq triomphe solitaire, à l'orée du canal, à trois kilomètres de Roche ».
Cette gare, devenue champêtre aujourd'hui, a vu en un mois le retour de l'aventurier déchu et son départ définitif. Unité de temps, de lieu, d'action. Ce sont bien les trois règles de la tragédie classique qui se concentrent ici.
Ier acte : l'arrivée
On est le 24 juillet 1891. Isabelle Rimbaud attend son grand frère qui revient de l'hôpital de Marseille avec une jambe en moins.
Eté pourri (comme le jour de notre visite, ce 30 juillet 2011, 120 ans après Rimbaud) qui verra le malade très rapidement s'aliter. Yanny Hureaux décrit très bien l'atmosphère de cette tragédie. «Le moignon ne cesse d'enfler. La douleur le torture. Le tilbury du docteur Beaudier s'arrête souvent devant la ferme des Rimbaud Cuif. Infusions massives de pavot. Le fémur tranché gonfle et se violace. Un bras se paralyse. Il n'en finit pas de pleuvoir. Le ciel d'août se croit à la Toussaint. Récoltes désastreuses. Les paysans se lamentent. Dans la cheminée, le vent mugit comme en hiver. L'hiver s'engouffre dans la carcasse du malade. A sa petite sœur et à elle, Arthur confie qu'il faut aller se réchauffer au soleil du Harar. Il délire. Le médecin d'Attigny ordonne le retour à l'hôpital de Marseille. »
On ne saurait mieux résumer cette nouvelle saison en Enfer qui dépasse et de loin l'autre en intensité. Car peut-on encore parler de saison quand c'est la fin du cycle terrestre ?
Acte II, le faux départ
Le 23 août 1891 donc, un mois à peine après son arrivée, Arthur Rimbaud repart. Isabelle, sa sœur, a décrit cette journée d'épouvante dans Le Dernier voyage de Rimbaud. Devant la gare de Voncq qui n'est plus une gare, en ce 30 juillet 2011, Yanny Hureaux nous lit la prose émouvante de celle qui fut la sœur, la servante et l'adoratrice.
Tout d'abord il y a la description alerte, presque amusante si ce n'était le contexte, d'un départ raté :
« Le voyage s'augura mal. Très ému, Arthur réclamait dès 3h du matin qu'on l'habillât et le conduisît à la gare distante d'environ trois kilomètres. Le train passait à six heures et demi. Mais les domestiques n'en finissent pas d'atteler la voiture qui doit le conduire au chemin de fer. En route, le cheval, probablement dérangé trop bon matin, refuse de marcher, et, point de fouet pour l'activer : Arthur ôte sa ceinture de cuir afin d'exciter le maudit animal : peine perdue ! Le train est parti depuis deux minutes quand on atteint la station de Voncq… Que faire ? Le froid brouillard matinal le faisait grelotter. Il se décida à rebrousser chemin vers la maison ».
La seconde tentative est plus émouvante. Il y a cette envie de partir à tout prix, comme il l'a toujours fait, comme si seul le mouvement pouvait le sauver, laisser la mort sur place. Il y a cette tentation christique presque (la Cène ?) de donner ce qu'il possède.
Acte III : le départ
« Le second train partait à midi quarante minutes. A 9 heures et demi, il se réveille en sursaut et ordonne le départ tout de suite. C'était deux heures trop tôt. Par un suprême effort, il s'habilla seul, presque entièrement. Très excité, il veut partir à tout prix, vite, vite ! Il refuse de prendre aucun aliment ! Il n'a qu'une idée : partir ! La voiture est amenée. On va l'y transporter. Alors son excitation tombe tout d'un coup : il promène ses regards autour de lui et il pleure : « Ô mon Dieu !, dit-il à travers ses larmes, ne trouverais-je pas une pierre pour appuyer ma tête et une demeure pour y mourir ? Ah ! J'aimerais mieux ne pas m'en aller. Je voudrais revoir ici tous mes amis et leur distribuer ainsi qu'à vous ce que je possède… » Il nous tenait contre son cœur, dans ses pauvres bras, il sanglotait. Nous lui disions : « Reste, veux-tu ? On te soignera bien, on ne te quittera plus jamais…- Non, répond-il en refoulant ses larmes, il faut essayer de guérir. »
Départ enfin : « Coup de sifflet. Voici le train. Arthur dans son fauteuil est transporté puis hissé dans le wagon, hélas !, non sans souffrance. Péniblement il s'installe sur les coussins ».
But du voyage : l'hôpital de la Conception à Marseille. Conception, mot qui résonne ironique quand on va vers la mort, encore que dans certaines traditions la mort et la vie sont un passage. En tout cas, c'est de Voncq, village des Ardennes, que Rimbaud accomplit son dernier voyage terrestre.
Bruno Testa
btesta@journal-lunion.fr
*Toutes les citations sont extraites du livre « Un Ardennais nommé Rimbaud » de Yanny Hureaux (Editions La Nuée Bleue).
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