Publié le dimanche 27 mai 2012 à 11H00 - Vu 61 fois
L'Homme pourra-t-il se passer d'animaux en produisant de la viande directement dans des tubes à essais ?
Recherche. Un scientifique de Maastricht assure que la première saucisse produite in vitro pourrait sortir des laboratoires avant la fin de l'année.
La viande est aujourd'hui au cœur de l'alimentation de la plupart des pays du globe. Or, le penchant carnivore de l'humanité a un coût. La filière de la viande pollue (rejets de méthane, lisiers, CO2…) et engloutit des ressources essentielles en eau, surface agricole, énergie… Sans compter la souffrance animale, entre surpopulation des élevages et conditions parfois brutales d'abattage.
Alors, faut-il changer nos habitudes ? Pas si sûr. Car parmi les solutions possibles, l'une d'elles paraît radicale : il s'agit de se passer d'animaux en produisant de la viande directement dans des tubes à essais. Et la première saucisse produite in vitro sortira des laboratoires avant la fin de l'année. Mark Post, spécialiste de la culture de cellules musculaires et professeur de physiologie animale à l'université de Maastricht, le promet. Reconnaissons-le : ce qui, d'ici quelques mois, sera une saucisse, n'est pour l'heure qu'une série de bandelettes organiques blanchâtres au fond de boîtes de Petri, des petites coupelles de laboratoires. Chaque bandelette, large d'un centimètre et demi, longue de deux et épaisse d'un dixième, n'est autre qu'un fragment de muscle de vache. A ceci près que ces morceaux de muscle n'ont jamais fait partie du corps d'une vache, mais se sont développés au fond de leur boîte.
Au départ, il ne s'agissait que de quelques cellules, invisibles à l'œil nu. Des cellules dites « satellites », prélevées dans un échantillon de muscle de vache adulte. Après la naissance, le nombre de cellules musculaires n'évolue quasiment plus. Mais les cellules satellites, d'ordinaire au repos, s'activent quand elles reçoivent certains signaux. Elles prolifèrent alors et fusionnent avec la fibre musculaire existante, ce qui va lui permettre de grossir. Elles jouent donc un rôle important dans la croissance du muscle et sont impliquées dans la régénération du tissu musculaire, comme après une blessure par exemple.
recours à des facteurs de croissance et à des hormones ?
C'est cette capacité à se multiplier et à se transformer en fibre musculaire qu'exploitent Mark Post et son équipe. En quatre semaines, les cellules initiales prolifèrent, vingt générations durant. Puis, pendant deux semaines, au sein d'un milieu de culture ad hoc, cette population (plusieurs centaines de milliers de cellules) se différencie, pour se transformer en fibre musculaire. Tel est du moins le scénario qu'affirme maîtriser le chercheur néerlandais. « Pour obtenir 30 grammes de muscle, soit la quantité présente dans une saucisse de 100 grammes, il faut jouer sur le nombre initial de cellules satellites, détaille-t-il. En démarrant avec une cinquantaine de cellules, on peut, via une soixantaine de boîtes, obtenir la quantité nécessaire, ce qui correspond à environ 50 à 500 millions de cellules. »
Pour l'heure, il s'agit d'abord d'apporter la preuve que le concept est viable. Autrement dit, cultiver suffisamment de muscle puis y adjoindre matière grasse, colorants, arômes, vitamines, épices, avant de presser et cuire légèrement le tout. Mais l'ambition, c'est de transposer cette approche à l'échelle industrielle.
Même limitée à une saucisse réalisée sur la paillasse du laboratoire, l'expérience de Mark Post pose déjà pourtant question. Les chiffres annoncés font penser que le recours à des facteurs de croissance et à des hormones, pour booster les cultures, sera inévitable. Ce que ne nie pas Mark Post : si les fibres musculaires préfigurant la saucisse de Maastricht poussent si bien, c'est qu'elles sont arrosées d'un cocktail à base de sérum de cheval, renforcé de facteurs de croissance. Un cocktail interdit à table, les réglementations sanitaires européennes condamnant l'usage d'hormones pour la viande destinée à la consommation humaine. Faire la preuve de principe qu'on peut réaliser un produit comestible à partir de cellules souches adultes bovines est important en soi. Quant à l'industrialisation, c'est plutôt un horizon de quelques décennies.
Les défis à relever ? Trouver un milieu de culture compatible avec l'alimentation humaine, mettre au point un dispositif stérile de taille industrielle permettant la croissance des cellules dans les trois dimensions de l'espace… De plus, cette nouvelle façon d'être carnivore pose des questions inédites : quel attrait aura une viande qui n'a pas vraiment vécu ? Quid de la possibilité d'élever des cellules d'animaux, exotiques ou protégés, voire humaines, ouvrant la porte à un cannibalisme sans victime ?
D'après François Lassagne
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