Publié le samedi 29 octobre 2011 à 11H00 - Vu 113 fois
Réalisé par Pierre Rogissart, ce portrait de Pierre Neyrac est paru en 1950 dans la revue La Grive.
UN jour de janvier 1933, l'écrivain ardennais Jean-Paul Vaillant, fondateur de la fameuse revue littéraire La Grive, accueille chez lui, à Mézières, le docteur Pierre Cohen, médecin à Gespunsart, un village enfoui sous la forêt d'Ardenne. La trentaine, corpulent, lunettes cerclées, regard de feu, une pointe d'accent oriental, le visiteur confie avoir écrit un roman. Déjà il raconte que Hansi, le héros du récit, est un déserteur français qui préfère le soleil et les femmes de la Palestine aux horreurs de Verdun. Déjà il débite avec emphase la première page du volumineux manuscrit :
« Voilà dix jours que je suis en Judée. Eux, ce sont des jeunes aux sexes bien différenciés, bien apparents sur leurs visages aux yeux en mer, mer se faisant très petite, très silencieuse pour ressembler à de la terre ». Le temps de reprendre souffle, comme illuminé, le docteur s'embrase en lisant un deuxième extrait : « Je suis allé voir Marcelle. Une heure après je redescendais l'escalier. A la première marche, j'étais encore dans la chambre, près de Marcelle, cette inconnue. Je pensais : je descends, c'est bon de descendre, c'est bon d'entrer dans une baignoire, c'est bon d'entrer dans une chemise neuve, c'est bon d'entrer dans le métro. A la deuxième marche, je me disais… »
Du délire à la Louis-Ferdinand Céline, l'auteur du Voyage au bout de la nuit, un roman qui fait alors sensation. Fasciné, ébloui, Jean-Paul Vaillant fixe l'étrange docteur de Gespunsart qui tout en tournant en rond dans la pièce raconte sa vie. Né en 1898 à Satad, en Palestine, de son vrai prénom Naphtali, il est le fils d'un médecin juif d'origine allemande qui s'enrôla en 1914 dans l'armée anglaise. « Je suis célibataire, poursuit-il. J'ai commencé mes études de médecine à Beyrouth, je les ai finies à Paris. Il y a deux ans, quand je me suis installé à Gespunsart, j'avais trente-cinq francs en poche ! » Sans s'arrêter, ponctuant son discours de grands gestes et de regards enflammés, il parle de sa clientèle, de la forêt d'Ardenne, de Rimbaud, de Céline, de Mussolini, de Hitler…
Le lendemain, Jean-Paul Vaillant adresse le manuscrit avec une lettre de recommandation à Jean Paulhan, l'homme qui fait la pluie et le beau temps au comité de lecture des prestigieuses éditions Gallimard. Réponse rapide et enthousiaste. Intitulé L'indifférence perdue, le roman paraît à l'automne de 1933. Son auteur a pris pour pseudonyme Pierre Neyrac. Les plus grands critiques crient au chef-d'œuvre. « De la première à la dernière ligne c'est un chant, effréné et cynique, à la gloire de la vie », écrit Marcel Arland. Le roman obtient quatre voix sur dix au prix Goncourt remporté par André Malraux pour La Condition Humaine.
L'année suivante, en 1934, Pierre Neyrac publie un second roman, La Mort de Frida. Hanté par la poche de grisou qui l'habite, il libère ses angoisses en écrivant sans relâche toutes les nuits. Le jour, entre deux consultations, il griffonne des notes jusque sur ses ordonnances. Il épouse Simone Macra, une Ardennaise native de Mesmont dont les parents habitent Novy-Chevrières. Naissent dans la maison du médecin de Gespunsart, Frida, en 1936, et Anik, en 1939.
Arrive la guerre. Menacé par les nazis puisque Juif, le docteur Cohen brûle le manuscrit de En attendant le passé, se cache à Marseille et à Saint-Etienne. Son ami le poète Guillevic l'héberge à Paris. Les Ardennes libérées, il installe un cabinet médical rue Edouard- Vaillant, à Nouzonville, où viennent au monde deux autres filles, Kitty en 1946, Martine en 1951. Un temps conseiller municipal, Pierre Cohen-Neyrac fréquente le Nouzonnais Jean Rogissart, son éminent confrère en littérature. « Je suis maintenant aimé de Cohen, à la façon dont on peut l'être par un poulpe, écrit Rogissart à son ami Emile Faynot. Ses énormes manuscrits sont écrits en une langue simple, pure, mais apoplectique, farcie d'images et d'astuces, au point que la farce domine la pâte ».
Pierre Neyrac participe à chaque congrès de la Société des écrivains ardennais animée par Jean-Paul Vaillant. Quand en 1956 paraît La Jeunesse d'Elias, son dernier roman, il a déjà depuis cinq ans choisi de se réfugier dans la poésie, une poésie pathétique, délirante, déchirante. Comment dire ? Chagall et Rimbaud réunis dans le même tourment. « Dans le jardin croissent des acacias jaunes qui menacent de s'en aller. Des pentes indicibles de couleurs naturelles. Le jardin n'a aucune fermeture sauf des choses irréelles, debout ».
Terrassé à son domicile par une crise cardiaque, le médecin romancier et poète de Nouzonville meurt le 4 avril 1960, à l'âge de soixante-deux ans. Il sera inhumé au cimetière israélite de Sedan. Dans le journal L'Ardennais, Jean Rogissart lui rend un vibrant hommage. Il s'achève sur ces mots : « Pierre Neyrac sera sans doute un jour reconnu comme l'a été Arthur Rimbaud, poète incompris et maudit ».
Il n'en sera rien, loin s'en faut. Incroyable mais hélas vrai, un demi-siècle après la mort de Pierre Neyrac, vous ne trouverez aucun de ses livres à la médiathèque Voyelles de Charleville-Mézières ! Aux Archives départementales des Ardennes qui, elles, conservent pieusement des œuvres de Pierre Neyrac, je me permets de demander qu'elles se procurent deux précieux documents. La photocopie du manuscrit Au sud de ma vie, un roman inédit qu'une des filles du docteur Cohen a récemment découvert. Et la thèse de Yael Caroz soutenue à l'université de Tel Aviv en août 1977. Son titre : Pierre Neyrac, éléments de biographie succincte. Documents et textes inédits.
Qu'en pensent les chênes de nos forêts ?
Yanny HUREAUX
Glissez cette image dans la barre des tâches pour épingler le site








Réagissez