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Le grand pionnier et le petit ramoneur

Publié le samedi 13 octobre 2012 à 11H00 - Vu 77 fois


En 1957, après avoir œuvré durant douze ans dans des locaux provisoires folkloriques, René Robinet s'installe dans le nouveau bâtiment des Archives Départementales situé près de l'ancienne citadelle de Mézières.

En 1957, après avoir œuvré durant douze ans dans des locaux provisoires folkloriques, René Robinet s'installe dans le nouveau bâtiment des Archives Départementales situé près de l'ancienne citadelle de Mézières.


LE 1er août 1945, dans Mézières écrasé de soleil, un homme jeune, habillé strict, complet-veston et cravate noire, sort du bureau du préfet. Son nom : René Robinet. Son titre : directeur des Archives départementales des Ardennes, à dater précisément de ce jour. Ubuesque nomination ! A trente-et-un ans, René Robinet prend en charge un grand vide, un fantôme, le néant. Près du Pont-de-Pierre de Mézières, les combats de mai 1940 ont rasé l'ancien couvent des Annonciades où au sein de milliers de documents anciens son prédécesseur coulait des jours heureux.
En octobre et novembre 1939, les bruits de bottes devenant assourdissants, les autorités acheminent dix tonnes d' archives en Vendée et les objets d'art classés dans les Deux-Sèvres. Pas rien, comme entreprise.
Que de caisses à remplir avec une conscience de moine copiste et des mains de dentellière ! En mai 1940 quand, à Mézières, un bombardement anéantit le quartier du Pont-de-Pierre, les précieuses archives d'avant la Révolution de 1789 sont réduites en cendres. Dires que depuis trois mois, elles étaient en attente de crédit pour « évacuer » !
De zéro
Dans la rue, ce 1er août 1945, le tout nouveau directeur des Archives Départementales ôte sa veste, dénoue la cravate, s'éponge le front.
Un cartable à la main, il emboîte le pas du commis de préfecture chargé de le conduire dans ses nouveaux locaux : des garages ! De quoi se cogner la tête au mur.
Mais René Robinet n'est pas homme à céder devant l'adversité. Vaincre les épreuves, trouver la force de lutter quand tout est anéanti, repartir coûte que coûte de zéro, il n'a pas attendu 1945 pour le faire.
Enfant de la guerre, la Grande, il a trois ans quand en 1917, dans son village natal de Craonne (on prononce Crâne), sous le déluge de feu des combats du Chemin des Dames, arrimé à sa maman, il survit durant des mois, terré dans une cave.
En 1940, alors que diplômé de l'École Nationale des Chartes, il mène une vie radieuse avec Lucienne, une charmante institutrice ardennaise qu'il a épousée en 1938, une autre guerre s'acharne à l'anéantir.
Fait prisonnier en juin, il part en captivité en Allemagne.
Connu Outre-Rhin comme éminent spécialiste du Moyen-Âge, doté par ses geôliers d'un statut de prisonnier civil, il est affecté à la Staatsbibliotek de Berlin, puis à celle de Friboug où il participe à des travaux universitaires. Cinq années durant, chaque jour, il écrit à sa chère Lucienne des lettres enflammées. C'est pour elle, qu'à la fin de la guerre, il demande à être nommé dans son pays, les Ardennes !
Déjà, en cette fin d'année 1945, dans les ex-garages, les dossiers prennent place sur les rayonnages. Au fil des mois, René Robinet, travailleur acharné, véritablement possédé par sa mission, s'emploie à redonner vie au passé englouti.
Précurseur dans l'usage d'une nouvelle technique de conservation des documents, il aménage un atelier de microfilmage dans un local vétuste. Il rapatrie deux cents mètres linéaires de fonds réfugiés en Vendée, récupère les sous-séries des Archives Nationales concernant les Ardennes, veille à la reprise des versements administratifs, entreprend un répertoire des registres paroissiaux.
Le 10 novembre 1957 est son jour de gloire. Étreint par l'émotion, il assiste à l'inauguration du flambant neuf bâtiment des Archives départementales des Ardennes situé au pied de ce qui fut l'imposante citadelle de Mézières et à deux pas de l'ancienne Porte de Bourgogne.
Durant neuf ans, René Robinet va s'y activer corps et âme, y piquant de temps à autre de mémorables colères quand on ose s'en prendre au bon fonctionnement de sa « maison » !
Soucieux de dépoussiérer l'image des Archives, il veille à les ouvrir au monde, y multiplie les expositions dont une fameuse sur la citadelle de Mézières.
Il participe activement à l'enrichissement du musée de L'Ardenne installé en 1961 dans le Vieux-Moulin.
Après avoir été de 1945 à 1949, rédacteur en chef de Présence Ardennaise, il fonde la Société d'Etudes Ardennaises dont la revue fait d'emblée autorité. Que d'articles n'y a-t-il pas écrits !
Son Foca
Heureux père de six enfants, amoureux comme au premier jour de sa chère Lucienne, il mène une ardente vie de famille.
Artiste dans l'âme, il écrit des poèmes, s'adonne au dessin et à la peinture. Il aime les Ardennes, terre de légendes, de labeur et d'épreuves. Il aime les Ardennais, leur culte des aïeux et du passé, leur premier abord bourru, leur côté braconnier, contrebandier, anarchiste tendre.
Joignant son regard à l'œil de son Foca, il les photographie abattant un chêne, labourant avec une charrue attelée à un cheval, brisant la glace dans une écluse, achetant les oranges de Noël à une marchande des quatre saisons qui bat la semelle sur les pavés enneigés de la place Ducale.
En 1966, après avoir accompli dans les Ardennes une œuvre considérable, René Robinet les quitte pour diriger, à Lille, les Archives départementales du Nord. Il y excelle jusqu'à l'heure de la retraite. En juillet 2002, la nouvelle de sa mort provoque une intense émotion dans les Ardennes où les Archives n'oublieront jamais le grand pionnier qui les a véritablement ressuscitées.
Pour honorer, ici, sa haute mémoire, comment ne pas vous donner à contempler la merveilleuse photo qu'il fit en mai 1960 de sa chère épouse alors qu'elle enseignait dans le baraquement qui servait de salle de classe à l'école de la place Verte, à Mézières ?
Au-dessus du bureau embaumé par un bouquet de muguet, est écrit sur le panneau de droite du tableau noir : « Morale. Les fillettes ont prouvé leur bon cœur en s'ingéniant à venir en aide au petit ramoneur ».
Qu'en pensent les chênes de nos forêts ?
Yanny Hureaux

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