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Il y a pilon et Pilon

Publié le dimanche 12 février 2012 à 12H00 - Vu 93 fois


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Jusqu'au XIXe siècle, les infirmes des classes pauvres

Jusqu'au XIXe siècle, les infirmes des classes pauvres


Renaître. Deux livres consacrés au pilon ! Le premier nous fait l'historique d'une profession fort méconnue, les orthoprothésistes, à laquelle sont pourtant redevables tous les mutilés du monde. L'autre nous retrace le parcours d'un livre échappé par miracle au pilon, autrement dit à sa destruction. Deux hymnes à la vie donc.

Plus d'un spectateur a été étonné de voir ces coureurs munis d'une jambe mécanique accomplir des prodiges lors des Jeux paralympiques. Loin du folklore du crochet du Capitaine du même nom, de la jambe en bois (pilon) de Long John Silver, le pirate de l'Ile au Trésor, on découvre tout à coup les prodiges accomplis par une profession que l'on connaît fort peu. Pourtant, ces orthoprothésistes qui œuvrent dans l'ombre accomplissent des miracles pour réparer les dommages dus à la maladie, à un accident et, surtout, aux guerres. Philippe Fourny, secrétaire général de l'Union des orthoprothésistes, vient de réparer cette injustice et nous livre un ouvrage passionnant dont on s'étonne qu'il n'ait pas été conçu plus tôt.
Capitaine Crochet
Les premières tentatives de corriger les accidents corporels remontent à loin. Ainsi on a trouvé dans le Kazakhstan, sur un squelette de femme, un pied artificiel datant de 2.300 ans confectionné dans la patte d'un bélier. Mais c'est avec Ambroise Paré, et la publication en 1575 de son traité de chirurgie, que commence l'histoire de la chirurgie moderne, et de manière corollaire l'histoire des prothèses. « En matière de prothèse du membre supérieur, il appareille pour la première fois un amputé du bras alors que jusqu'à présent seuls les amputés de l'avant-bras étaient appareillés. »
On doit également à Ambroise Paré « l'un des premiers dispositifs permettant de marcher le genou fléchi ». Mais tout cela reste encore l'apanage des nobles. « Le peuple doit encore longtemps se contenter de pilons en bois et, pour les « culs-de-jatte » d'un chariot qu'ils meuvent munis d'un fer à repasser dans chaque main. » On reste proche de l'univers des tableaux de Bruegel l'Ancien dont Philippe Fourny nous offre une reproduction…
Les guerres sont bien entendu pourvoyeuses en amputations de toutes sortes, et encore plus avec les guerres des nations inaugurées avec les batailles napoléoniennes. A la bataille d'Austerlitz, on compte 16.000 morts et 11.000 blessés dont des centaines d'amputés. Un chirurgien, Dominique Jean Larrey, se distingue à cette époque. Il est capable d'amputer une jambe et de ligaturer des artères en moins d'une minute ! Les grognards de la Grande Armée le surnomment « Providence ».
Les éclopés de la Grande Guerre
Peu de grand progrès toutefois dans l'appareillage resté sommaire. On peut voir « l'épaule prothétique du général Augustin Marie d'Aboville » (une cupule en acier fixée par des sangles recouvre le moignon) au musée des Invalides. Puisque nous en sommes aux reliques, notons qu'au musée de la Légion étrangère à Aubagne, on trouve la main en bois du capitaine Danjou qui fut amputé lors de la bataille de Sabastopol en 1855 et devait mourir au Mexique le 30 avril 1863. Cette main, retrouvée par un paysan mexicain puis revendue à un officier autrichien, est devenue la relique sacrée de la Légion.
Mais c'est la Grande Guerre qui constitue le tournant décisif dans la profession. Guerre de masse, les chiffres sont là pour le prouver. Rien que pour la France, on compte 1,4 million de morts et 4,266 millions de blessés. Dès 1916, des services d'appareillage sont organisés par le service de santé du ministère de la Guerre. On agit moins pour le confort de l'infirme que pour l'aider à continuer le travail.
La France de 1914 étant en majorité un pays de main-d'œuvre, « les terminaisons des prothèses de bras, sont par conséquent essentiellement orientées vers les métiers manuels. » Les invalides appareillés doivent participer « une fois de plus à l'effort de guerre et au redressement national ». On invente ainsi la pince universelle qui « réunit toutes les conditions exigées pour un métier quelconque ». Les photos du livre nous montrent des paysans, tourneurs, horlogers, menuisiers continuant le labeur grâce à leur prothèse.
Les genoux « intelligents »
Depuis, d'autres guerres (Indochine, Vietnam, Irak) ont livré leur lot de mutilés. Dans la foulée, grâce à la découverte de nouveaux matériaux, des progrès considérables ont été accomplis dans le monde des prothèses mais aussi des orthèses destinées à palier des déficiences de la colonne vertébrale et plus généralement du système de locomotion.
Depuis 1989, les fibres de carbone ont permis de réaliser des pieds dits «à restitution d'énergie» qu'utilisent des sportifs de haut niveau. La conception assistée par ordinateur permet de capter numériquement des données physiques du moignon, du tronc de manière plus fine que les moulages. Depuis 2005, sont apparus les genoux prothétiques dits « intelligents ». Dotés de microprocesseurs, ils reproduisent au plus près le mouvement naturel du genou.
Bref, depuis les premiers « chirurgiens-barbiers », le métier a considérablement évolué. Pourtant, il reste largement méconnu du grand public, regrette Philippe Fourny. Peu de praticiens (environ 600), peu d'instituts de formation (trois lycées)… C'est bien pour cela que son livre Homo erectus (préfacé par Yves Coppens, ce qui explique peut-être le côté étrange du titre) est sous-titré « le combat d'une profession ». Grâce à ce livre très clair, didactique, richement illustré, c'est tout un continent inconnu qui nous apparaît.
Bruno Testa
btesta@journal-lunion.fr
Homo Erectus, de Philippe Fourny, éditions du Cherche Midi.

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