Publié le dimanche 18 septembre 2011 à 11H00 - Vu 87 fois
Yanny Hureaux montre à notre pilote Pascal Daussin la frontière invisible, lieu de contrebande entre la France et la Belgique à l'époque de Rimbaud.
BalLade Ardennaise. Pouvait-on trouver meilleur guide que Yanny Hureaux pour pister « le marcassin Arthur » lorsqu'il s'émancipe de la poigne de sa mère pour devenir « fougueux solitaire » ? Evidemment que non. Cela vaut bien d'aller se geler un peu la couenne du côté de Gespunsart, un juillet pourri qui ressemble à s'y méprendre à un novembre. Mais qu'importe puisque c'est le temps idéal paraît-il pour chasser du Rimbaud.
On est pas sérieux quand on vient de Reims et qu'on va dans les Ardennes. On part optimiste comme le vulgaire touriste avec ses lunettes de soleil et on se retrouve dans la noirceur et le crachin. Que va dire le fameux «Complot» que nul ne voit jamais et qui siège dans l'ombre du village «le plus forestier des Ardennes », j'ai nommé Gespunsart ? Va-t-il nous condamner comme irrécupérable citadin? Il va falloir chausser ses lunettes de pluie, lunettes pour voir à travers les taillis, lunettes pour débusquer le sanglier. C'est qu'on ne va pas n'importe où dans les Ardennes. On va dans la partie sauvage, « les vraies Ardennes » comme dirait Yanny qui nous a donné rendez-vous dans son fief.
Les cloutiers de Gespunsart
Yanny Hureaux, c'est bien entendu l'auteur de La Beuquette, qui depuis 18 ans régale le lecteur de L'Ardennais de ses petites chroniques épicées. Yanny Hureaux c'est également l'écrivain, auteur de souvenirs d'enfance Bille de chêne, une enfance forestière et Pain de Suie publiés aux éditions Jean-Claude Lattès, et de deux livres sur Rimbaud. Son approche du poète, sa manière de l'ancrer dans la terre ardennaise ce qu'avaient oublié de faire de nombreux critiques, lui ont valu les éloges de, excusez du peu, Julien Gracq, et des deux Ardennais André Dhôtel et Pierre Petitfils le premier vrai biographe de Rimbaud. Avec Yanny comme guide, on sait que notre voyage en Rimbaldie ne sera pas un voyage de cuistre, mais un voyage dans la glèbe, dans la flache noire et froide où vers le crépuscule embaumé, peut-être entreverrons-nous quelques lueurs fragiles de qui fut Rimbaud...
Faut-il ajouter que la chance fait que ce jour-là un ami de Yanny, le pilote d'essais Pascal Daussin a décidé de délaisser l'avion pour piloter la voiture. Nous voilà donc en de bonnes mains. Premier arrêt, pas très loin du domicile de Yanny. Une boutique de cloutier. Masure modeste, sauvée de la destruction grâce à la délégation ardennaise des Vieilles Maisons Françaises (VMF). Il faut savoir que ces boutiques de cloutiers abondaient à l'époque de Rimbaud. On en comptait 150 rien qu'à Gespunsart! Yanny Hureaux dans son livre Un Ardennais nommé Rimbaud (Editions La Nuée Bleue/L'Ardennais) plante le décor : « Paysans de la forêt et contrebandiers, ces artistes façonnaient à la main une multitude de clous de taille et de formes différentes. Clou à brides, clou à voilier, clou guide de la brisse du pavillon de mât, clou maugère... Basse, noire de crasse et de fumée, la boutique était un minuscule atelier où s'agitaient le maître cloutier, ses aides, l'enclume appelée clouyire, la forge et le soufflet actionné par le roue à chien. Eh oui, un chien devenu prolétaire actionne la roue de la forge. Les cloutiers l'appellent « moteur à puces » ! »
C'est dans cette ambiance de travail et de pauvreté que « Rimbaud a vécu durant les premiers mois de son existence dans la boutique du cloutier de Gespunsart où sa mère l'avait mis en nourrice ». Son premier contact avec le monde ouvrier, avec la promiscuité, la rudesse des Ardennes.Se souvient-il de la forge du cloutier pour écrire Le forgeron ?
Liberté-contrebande
Plus tard, l'adolescent fugueur reviendra errer du côté de Gespunsart mais pour tâter de l'aventure, pour connaître la Grande Ourse, les poches trouées, le paletot idéal. Plus tard encore, le 8 juillet 1872, quand les compères Verlaine et Rimbaud décident de partir en Belgique depuis Paris, il font halte à Charleville avant d'emprunter une voiture (hippomobile bien sûr!) probablement jusqu'à Gespunsart, puis de continuer à pied. «Là, en pleine nuit, en plein bois, les deux camps-volants (NDLR : terme ardennais pour vagabond) prirent les sentes des contrebandiers : Arthur les connaissait sur le bout des pieds. »
Tout près, dans le hameau de Rogissart, notre guide fait signe de s'arrêter. Il montre un tournant. C'est là, que selon Ernest Delahaye, l'ami et le mémorialiste, Rimbaud écrasa une vipère d'un coup de talon dédaigneux. Ici on ne voit que collines boisées. Chênes, hêtres, charmes, bouleaux. Dans tout ce fouillis, invisible, la frontière, cette invention des hommes qui « tailladent l'azur frontière à grands coups d'hache » (cf Les Douaniers).
La présence de la frontière est bien entendu importante. Tous les pays des frontières sont des pays de contrebande. L'âme aventureuse, l'esprit anarchiste qui se moque du roi et des lois, ne peut qu'y trouver son compte.
A l'époque de Rimbaud, il y a tout un trafic de tabac et de café vert avec la Belgique. Explication de Yanny : « La barrière de la douane se trouvait dans Gespunsart. Dès lors, le hameau de Rogissart jouissait d'une situation exceptionnelle. Il était français, mais il se situait entre les postes de douane de Gespunsart et de Pussemange ». Idéale pour la contrebande donc ! « Les nuits sans lune, Rogissart accueillait les chiens matelassés de tabac que les fraudeurs avaient mis à la charge chez leurs complices belges de Bagimont, Sugny, Membre, Vresse, Bohan. »
Les chiens sont équipés d'un collier d'épines acérées pour repousser la gueule des molosses des douaniers. Cela ne suffit pas toujours. « Lorsque le pauvre toutou, alourdi par la charge, tombait sous leurs crocs, il était dévoré vivant. Après quoi, tranquille comme Baptiste, le gabelou coupait une patte du fraudeur. Sur le bureau du chef, elle était échangée contre une prime. »
Le livre du sanglier
Ce monde de la fraude, de la frontière, Rimbaud adolescent révolté y baigne avec joie. Dans Les Douaniers toujours : « Quand l'ombre bave au bois comme un mufle de vache » ! C'est Rimbaud revenu à l'état de nature qui parle. Qui nargue ces douaniers qui palpent les jeunes gens aventureux pour voir s'ils ne transporteraient pas des substances illicites comme on dit aujourd'hui.
« Quand sa sérénité s'approche des jeunesses,
Le Douanier se tient aux appâts contrôlés!
Enfer aux Délinquants que sa paume a frôlés »
Plus tard en Ethiopie, ce sera encore le monde de la frontière, des marchandises que l'on passe. Mais cette fois ce sera un travail, une fatalité, presque un destin. A l'époque de l'adolescence, c'est l'instinct de vie qui se débride. Ah sortir enfin du monde policé de Charleville, de l'école, évacuer les âcres hypocrisies! Se purger!
Sous l'autorité de Yanny, nous voilà partis en direction de la frontière belge, tout à côté. Pussemange, Belgique. L'occasion pour Yanny Hureaux de nous expliquer ce qu'on appelle ici une « Baraque » : « A la fois ferme, magasin, auberge, guinguette, la Baraque encore appelée maison frontalière, proposait aux Ardennais de France des omelettes au jambon, des pintes de bière, du tabac, du café, du chocolat, et parfois un petit bal champêtre ». Ces « Baraques » favorisent l'errance. Elles sont un peu l'équivalent de l'oasis dans le désert. Elles offrent le gite et le couvert au voyageur. Lui permettent d'échapper aux douaniers. Il suffit de sauter par une fenêtre pour se retrouver de l'autre côté. La porte en France, la fenêtre en Belgique, ou l'inverse. Jeu de cache cache. L'occasion de rejouer une fois encore aux gendarmes et aux voleurs.
Petite halte à Sugny, toujours en Belgique. Il y a encore l'hôtel aujourd'hui fermé où Rimbaud et Verlaine passèrent la nuit. « C'était la Maison frontière du Pré Pierret, tenue par Jurion et Bragard. A l'époque, elle était isolée du reste du village. Aux beaux jours, on pouvait y manger l'omelette, y boire une bière sous le gros tilleul. Vaches, poules, douaniers, fraudeurs s'y rencontraient. »
Au printemps de 1873, Verlaine et Rimbaud hantent à nouveau les lieux. Il faut imaginer la métamorphose. Rimbaud devenir cochon sauvage. Bien avant Le Livre païen ou Livre nègre, il y a eu le livre du sanglier, livre qui ne s'écrit pas et que l'on ressent grâce à notre guide.
Bruno Testa
btesta@journal-lunion.fr
La semaine prochaine : Charlestown
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