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Aden n'est pas Eden

Publié le dimanche 22 août 2010 à 11H00 - Vu 68 fois


Loin de tout Eden, la ville d'Aden est située au fond  d'un ancien volcan,  un cratère de 15 km sur 8 km.

Loin de tout Eden, la ville d'Aden est située au fond d'un ancien volcan, un cratère de 15 km sur 8 km.


Cette exposition ne porte pas sur Rimbaud mais sur Aden à l'époque de Rimbaud, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Plutôt que de voir Rimbaud, on peut avoir l'impression d'être le voyageur Rimbaud qui découvre ce paysage que l'on dirait lunaire. Qu'est-ce que Rimbaud a bien pu trouver dans ce paysage désertique ? C'est la première question que se l'on se pose en regardant ces photographies qui datent de l'époque où l'ex-poète découvre ce port du Yémen.
Une nouvelle Arche de Noé
Rimbaud arrive à Aden le 17 août 1880. Première impression : « Aden est un roc affreux, sans un seul brin d'herbe ni une goutte d'eau bonne ». Pas étonnant : la ville d'Aden est située au fond d'un ancien volcan, un cratère de 15km sur 8km. Le poète a 26 ans. Encore quatre ou cinq ans, et sur les rares photos piquées où l'on devine plus qu'on ne voit, c'est un autre homme qui apparaîtra. Le désert aura accompli son office, asséché les chairs, fait disparaître le poète joufflu et boudeur peint par Fantin Latour.
Regardons. La ville qui n'occupe qu'une partie de l'espace semble être un décor. La factorerie Bardey, le Palais de justice, le minaret, les habitations semblent factices comme le nom de l'hôtel qui ne craint pas de s'appeler « Hôtel de l'Univers ». Chaque être humain pourrait être le survivant d'un cataclysme, et donc un prototype d'humanité. Aden comme Arche de Noé posé sur le sable. On est loin de Paris et de sa comédie. N'oublions pas que Balzac a intitulé son œuvre, qui se passe en grande partie à Paris, « La Comédie humaine ». Oui, mais Rimbaud n'est pas parisien, dira-t-on. Il est ardennais. Et d'une certaine manière, Ardennes et Aden pourraient avoir quelque chose en commun au-delà de la consonance arbitraire de leurs noms. L'âpreté, l'impression que rien n'est donné, qu'il faut se battre. C'est vrai, seulement les Ardennes pour Rimbaud ne sont pas seulement un territoire. Elles sont aussi une généalogie. Un lieu surpeuplé donc. Pour tuer l'arbre de la famille, du moins essayer de le faire, être libre donc, il faut passer par ce désert.
La leçon du désert
Revenons à notre Arche de Noé qu'est Aden. Le golf d'Aden est situé entre la Corne d'Afrique (la Somalie) et la péninsule arabique (Yémen). Lieu de séparation entre l'Afrique ou l'Asie, il est pour la même raison lieu de passage. Lieu de commerce, mais aussi lieu de transit des populations. Autant les constructions humaines semblent irréelles, autant les visages des gens sont intenses. Hindous, Arabes, Somalis, Africains, Chinois, le monde humain est là dans sa diversité ethnique, dans sa nécessité. Exception, les Européens les seuls à être quelque peu superflus car pris dans la comédie de la représentation. A noter dans cette galerie de portraits, le visage de celle qui partagea un peu la vie de Rimbaud, l'Abyssine Mariam. Alors qu'est-ce qu'Aden, sinon un purgatoire pour celui qui vient de vivre Une saison en enfer. Aden n'est pas Eden ! Face à ce nouveau monde que l'on dirait échappé d'une apocalypse, on comprend intuitivement que l'enfant génial de Charleville est définitivement mort. La vie n'est pas ailleurs, mais là. Et il faudrait une autre poésie pour dire cette autre vie qui commence et une autre vie encore pour dire cette autre poésie qui ne saurait jouer avec des « arrière-mondes » pour prendre un mot de Nietzsche. Mais l'autre vie est comptée. Onze ans après avoir découvert ces paysages d'Aden, Arthur Rimbaud mourra. Peu de temps après sa mort, Isabelle Rimbaud écrit en 1892 : « Aden, roc calciné par un soleil perpétuel ; Aden où la rosée du ciel ne descend qu'une fois en quatre ans ; Aden, où ne croit pas un brin d'herbe, où l'on ne rencontre pas un ombrage ; Aden, l'étuve où les cerveaux bouillent dans les crânes qui éclatent, où les corps se dessèchent… Oh ! Pourquoi l'as-tu aimé cet Aden, aimé jusqu'au désir d'y avoir ton tombeau ? »
Bruno Testa
btesta@journal-lunion.fr
Les souvenirs d'Alfred Bardey, celui qui fut le patron de Rimbaud, sont aujourd'hui réédités sous le titre : Barr-Adjam. Outre les récits consacrés à ses voyages en Aden-Harar de 1880 à 1887, on retrouve les photographies de l'exposition. Exposition jusqu'au 12 septembre. Tél : 03.24.32.44.65.

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