« L'idéal est d'être soi et de faire ce que l'on a à faire »

Publié le mardi 09 février 2010

On peut se passionner si l'objet « est socialement acceptable ».

On peut se passionner si l'objet « est socialement acceptable ».

Gerard PERON

Le philosophe rémois Gérard Lemarié pose les jalons d'une réflexion entre métier et passion.
Qu'est-ce que la passion ? À quoi s'oppose-t-elle ?
La passion est par définition ce que chacun d'entre nous subit, donc ce que chacun ne peut ni empêcher, ni surmonter, ni contrôler.
La philosophie ajoute que la passion est le contraire ou le symétrique de l'action, elle note l'impossibilité de bien agir si l'on est passionné. Le positionnement de la philosophie est simple : la passion va au-delà de la raison, elle est « en moi, sans moi et plus forte que moi ». On l'aura compris, la philosophie a plutôt tendance à rejeter la passion et les passionnés par la même occasion.
Or il est possible de considérer la passion comme un désir fort d'obtenir ce qu'on n'a pas, donc de tout faire pour l'avoir, de tout « mettre en œuvre ». Et là, qui blâmera, dans le réel que nous connaissons tous, cette forme d'ambition, si elle nous permet de faire de grandes choses ? Quel père blâmerait son fils d'être ambitieux ? Qui blâmera le passionné s'il fait tout son possible pour décrocher l'objet espéré ? Quel maître blâmerait l'élève « fou » de sa matière ?
Ce qui sépare l'action de la passion, c'est que la première est logiquement réfléchie, la seconde logiquement irrationnelle.
Faire de sa passion un métier. Cela peut-il être un choix raisonnable ou est-ce forcément un choix déraisonnable ?
Je poserai aujourd'hui la question autrement : est-il simplement possible, disons acceptable, de faire ce qui nous passionne ou bien sommes nous irrémédiablement entraînés vers une visée communément acceptée, disons l'argent pour faire simple ? Plus simplement, puis-je aujourd'hui me passionner ? La réponse est oui si l'objet est socialement envisageable, non s'il est socialement décalé.
Ce qui me fait souvent dire que nos facultés de médecine regorgent de poètes insatisfaits et nos écoles de commerce de sculpteurs frustrés.
Nous savons tous que ce sont les structures qui indiquent le chemin à suivre, donc nous savons tous la raison pour laquelle il y a de moins en moins d'étudiants en sciences dures, et de plus en plus de gens, au bout du compte, laissés sur le bas-côté.
La passion est ce qui nous reste quand on a tout perdu, ou quand on se persuade avoir gagné.
Faut-il dissocier ou associer passion et vie professionnelle ?
L'idéal évidemment serait d'associer vie professionnelle et passion, l'idéal serait de n'avoir qu'une vie, la sienne, et qu'elle soit bonne, pas simplement réussie. L'idéal est d'être soi et de faire ce qu'on a à faire.
Quand les deux vies sont séparées, il y a malentendu, imposture, malaise et flottement.
L'idéal serait de faire de la prose si on a envie de faire de la prose. De danser si on a envie de danser.
Mais quel père, quelle mère laisseraient aujourd'hui danser ou poétiser son enfant ?
Chacun sait bien que c'est la dissociation des deux vies qui l'emporte : « Il sera bien temps de t'amuser, de te passionner par la suite. » C'est aussi la raison des situations extrêmes rencontrées dans certaines entreprises, dans lesquelles on propose des sédatifs à des gens qui veulent de la passion.

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