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Hervé, étranger à la culpabilité

Publié le jeudi 21 juin 2012 à 09H07 - Vu 881 fois



CHARLEVILLE-MEZIERES (Ardennes) Au terme d'une audience étonnante, cet ambulancier a été condamné à huit mois de prison pour avoir agressé sexuellement une jeune fille « déficiente ».

UN jour, peut-être, Hervé V. comprendra. Ce qu'il a fait, ce qu'on lui a reproché et ce pourquoi il a, hier soir, été condamné par le tribunal correctionnel de Charleville-Mézières. Son histoire n'a pas été loin de terminer devant une cour d'assises. Avant, en 2010, qu'un juge d'instruction rémois ne décide de « correctionnaliser » le dossier en requalifiant en « agression sexuelle » - un délit - des faits initialement qualifiés de « viols » - un crime. En préambule, le président du tribunal eut cette formule quelque peu étrange : « C'est une correctionnalisation d'opportunité ». Est-ce à reconnaître qu'enlever ce dossier de la pile déjà imposante de ceux qui attendent d'être disséqués par des jurés d'assises arrangeait tout le monde ? Passons.
Le banc des parties civiles est resté vide : Alizée et Christelle, les deux plaignantes, n'avaient pas trouvé la force de venir. Mains dans les poches, Hervé V., silhouette imposante, s'avance à la barre. Depuis 2000, cet homme aujourd'hui âgé de 35 ans est ambulancier. Fin 2003, il transporte régulièrement Alizée. Elle a 14 ans et suit des soins de rééducation après une lourde opération. Prématurée de naissance, elle marche à l'aide d'une béquille. Un expert évoque une jeune fille « légèrement déficiente. Sa vulnérabilité est immédiatement apparente et ne peut être ignorée de quiconque ».

« Je n'ai rien fait de mal »
Malgré leurs douze années d'écart, le courant passe bien entre Alizée et son ambulancier. Au point que celui-ci l'amène chez lui et, après un DVD dans le salon, se décide à l'embarquer dans sa chambre. Bisou dans le cou. Premières protestations. Jambes écartées de forces. Protestations : « Il m'a fait mal, ma hanche a craqué », précisera Alizée aux enquêteurs. Tentative de pénétration. Protestations. Et éjaculation. A quelques détails près, cette scène se serait reproduite trois fois. Lors de sa garde à vue, Hervé a pleuré : « J'ai voulu faire l'amour avec elle. Au début, je vous assure qu'elle voulait essayer […] Après, j'ai essayé de continuer malgré le fait qu'elle m'ait dit d'arrêter ».
Face au président du tribunal, Hervé, devenu étranger à toute culpabilité, s'offre une séquence insensée :
- Comment jugez-vous ce que vous avez fait ?
- C'est vrai qu'elle était jeune mais elle a toujours été consentante.
- Mais monsieur, quand elle vous dit ''Arrête !'' et que vous continuez, elle n'est plus consentante…
-…
- C'est déjà une infraction. Vous comprenez ?
- Oui mais elle était d'accord.
- Ah… C'est embêtant si après quatre ans de procédure, vous n'avez pas encore compris ça… Je reprends : elle a 14 ans, elle est vulnérable. Comment pensiez-vous qu'elle allait vous donner son consentement éclairé ?
- …
- Et vous étiez son ambulancier, monsieur ! Remarquez, ce n'est pas une infraction, ça au moins…
- J'aimerais que vous vous exprimiez, monsieur !
- D'accord, elle était jeune, elle était un peu en retard sur certaines choses…
- Et ?
- Mais on parlait beaucoup quand même…
- J'ai du mal à vous comprendre, monsieur !
- Pour moi, je n'avais rien fait de mal.
- C'est un peu inquiétant, ça. Vous pouvez recommencer demain, alors ?
- J'ai dit qu'elle était jeune…
- Et c'était le seul problème ?
- Elle voulait qu'on se voie régulièrement ! »
Consternation générale. Toujours une main dans la poche, Hervé, loin d'interpréter le silence pesant qui a envahi la salle d'audience, ronchonne dans le micro : « Moi, quand on m'agresse, je montre que je ne suis pas d'accord ».
Seconde victime, Christelle. 17 ans au moment des faits, début 2004. « Déficiente intellectuelle légère », selon l'expert. Plusieurs tentatives de suicide pendant l'adolescence. Elle, Hervé, toujours au volant de son ambulance, l'amenait dans un centre spécialisé de Charleville pour consulter un psychiatre. Un jour, Hervé l'a amené chez lui, lui a fait voir un DVD et… Bon, vous connaissez la suite. Cette fois, la relation ira au bout. Pendant les deux semaines suivantes, il y en aura quelques autres. « Au début, j'étais d'accord. Mais après, non », a affirmé l'adolescente aux gendarmes. Un collègue d'Hervé a dit d'elle : « C'était une pauvre gamine qui avait des problèmes […] Elle devait être amoureuse d'Hervé ».
La substitut du procureur interroge Hervé : « Vous avez dit de Christelle : ''C'est une sale petite cochonne'' ça veut dire quoi ? » Hervé se concentre : « Comment vous dire ça sans être cru… Elle faisait des choses ! », dit-il avec un authentique sourire de « cochon ».

« Aucun remords ! »
Et sinon ? Cet improbable prévenu n'a aucun antécédent judiciaire. Marié depuis 2006, père de deux enfants. Enfance « normale », dit-il. L'ambulancier est devenu infographiste. L'expert psychiatre conclut à une « organisation névrotique de la personnalité (...) Aucune perversité sexuelle, pathologie ou altération du discernement ».
Place aux plaidoiries. L'avocate d'Alizée rappelle « le lourd handicap physique et mental » de sa cliente, cite une de ses auditions : « La sexualité, c'est de l'intime. Là, c'était de la violence ». Et s'insurge que le prévenu ne montre « aucun remords ! ». L'avocate de Christelle croit savoir de son côté que la seconde plaignante « s'est laissée faire par faiblesse. Elle ne pouvait pas se défendre mais son refus a été clairement exprimé ! ». Au terme d'un trop long réquisitoire, la substitut du procureur finit par réclamer trois ans de prison - dont la moitié de sursis - avec obligation de soins et inscription au fichier national des délinquants sexuels.
Bien décidée à en découdre, l'avocate d'Hervé soulève ensuite les « ambivalences » relevées dans les dépositions des victimes. Cite Christelle : « Quand j'ai appris qu'il avait rencontré une autre fille, j'ai piqué une crise ». S'étonne de l'ampleur des investigations à charge menées contre celui que d'autres décrivent comme « doux et gentil ». Ose : « Je ne crois pas qu'être attiré par les handicapés soit puni par la loi ! » Et demande la relaxe de son client. La demande d'indemnisation de Christelle ? « Mais qu'est-ce qu'elle veut ? L'indemnisation de toute sa misère ? »

A l'issue du délibéré, Hervé V. est relaxé des faits dénoncés par Christelle. En revanche, il est déclaré coupable d'agression sexuelle sur personne vulnérable, en l'occurrence Alizée. Pour ce délit, il est condamné à trente-six mois de prison - dont vingt-huit avec sursis - avec obligation de soins. Il devra verser 6.800 euros à la victime, désormais installée dans le Maine-et-Loire, et ne pas la revoir. Enfin, ses huit mois de prison ferme pourraient, lors d'un prochain rendez-vous avec le juge d'application des peines (Jap), être « aménagés », par le port d'un bracelet électronique par exemple. A l'écoute de ce jugement, on imagine le soulagement d'Hervé et de son épouse, cette femme malvoyante rencontrée par Hervé en 2004… lorsqu'il l'amenait se faire soigner au volant de son ambulance.
 

Mathieu LIVOREIL
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