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Chemin faisant / Sur les routes de l'exode

Publié le samedi 22 septembre 2012 à 11H00 - Vu 169 fois


17 septembre 2012. Notre photographe Karen Kubena a saisi l'instant où étreints par l'émotion, Denise Argirakis et Paul Boillot se retrouvent soixante-douze ans après leur épopée de mai 1940.

17 septembre 2012. Notre photographe Karen Kubena a saisi l'instant où étreints par l'émotion, Denise Argirakis et Paul Boillot se retrouvent soixante-douze ans après leur épopée de mai 1940.


ARDENNES. Yanny Huraux témoigne des émouvantes retrouvailles de Denise et de Paul, qui en mai 1940, ont vécu une extraordinaire épopée sur les routes de l'exode.

PEUT-ÊTRE vous souvenez-vous de ma chronique intitulée « Les chars boches arrivent » ? Le 8 septembre dernier, j'y rapportais l'extraordinaire mission accomplie par Paul Boillot, un habitant de Charleville-Mézières âgé aujourd'hui de 89 ans.
En mai 1940, à l'âge de 17 ans, au volant d'un camion benne, il assura le « ramassage » des femmes et des enfants des employés de l'usine Gailly-Frères qui fuyaient éperdus sur les routes ardennaises mitraillées par les Allemands. La semaine dernière, quelle ne fut pas ma surprise quand Mme Denise Argirakis m'apprit qu'elle était une des passagères du camion benne !
Née en 1923 à Nouzonville dans la maison de sa petite-cousine, sœur de l'écrivain Théophile Malicet, elle est la fille d'Emile Massiaux, un forgeron qui, suite à la disparition de sa petite « boutique » (atelier), est embauché comme magasinier à la fonderie Gailly-Frères de Charleville.
En janvier 1940, titulaire depuis peu du brevet élémentaire, Denise, âgée de 16 ans, travaille comme téléphoniste à la Poste centrale de Charleville où le dimanche 12 mai, tandis que se lève un vent de panique provoqué par la ruée des Allemands dans les Ardennes belges, elle apprend que des autobus vont arriver au bas du Cours Briand pour emporter ceux qui veulent « évacuer ».
Habillée d'un tailleur neuf qui, clin d'œil de l'Histoire, est couleur vert-de-gris, elle s'y rend avec ses parents et un couple de voisins. Interminable et vaine attente. Il reste à fuir à pied, le père poussant le vélo qui plie sous les bagages. Leur but : atteindre Meung-sur-Loire, ville où, pressentant que la guerre allait éclater, la fonderie Gailly-Frères avait installé une usine de repli.

Les stukas

Près de Poix-Terron, englués dans une cohue indescriptible, Denise et ses parents découvrent, horrifiés, les corps des victimes d'un bombardement. Ils poursuivent leur marche infernale interrompue par les attaques en piqué des stukas qui les jettent, terrorisés, dans les fossés.
Le 14 mai, tandis qu'après Rethel, ils reprennent souffle sous les arbres d'un petit village du Porcien, le père de Denise voit arriver un camion benne arborant une grande pancarte où est écrit en grosses lettres : « Gailly ». Il agite les bras comme un forcené. Le camion s'arrête. Il connaît le chauffeur, Boillot, un jeune embauché depuis peu.
« Il a dit à papa qu'il avait ordre de ne prendre que les femmes et les enfants des Gailly, me raconte Mme Argirakis. Nous voilà maman et moi dans la benne, laissant papa seul avec son vélo. Nous étions une dizaine de femmes et d'enfants tassés l'un contre l'autre, morts de peur et de fatigue. »
Arrive l'instant incroyable où près de Seraincourt le camion se trouve nez à nez avec une colonne de chars allemands ! « Nous roulions sur une petite route bizarrement calme quand nous avons vu arriver des tanks sur une route perpendiculaire à la nôtre, m'explique-t-elle. Notre chauffeur a fait un de ces démarrages en trombe ! »
Bravant le couvre-feu, le camion poursuit sa route dans la nuit de mai, tous phares éteints. Dans la région parisienne les passagers de la benne sont réconfortés par la Croix-Rouge. « Ils nous ont donné à manger, confie Mme Argirakis. Depuis quatre jours, c'était la peur qui m'avait servi de nourriture. Je me souviendrai toute ma vie du verre de vin blanc qu'ils m'ont servi. Quand enfin nous sommes arrivés à Meung-sur-Loire, j'ai dormi vingt-quatre heures. »
Son père les y rejoint le surlendemain à vélo. En août 1941 les Argirakis retrouvent les Ardennes. Embauchée au Trésor Public de Charleville, Denise y restera jusqu'à l'âge de la retraite.

« Des Chinois ! »

Ce lundi 17 septembre 2012, dans sa maison de Charleville-Mézières, Denise Argirakis a accueilli Paul Boillot. Je n'oublierai jamais les regards et les mots échangés tandis qu' avec ses mains elle étreignait les siennes. Elle : « Vous m'avez sauvé la vie ! » Lui : « Je n'ai fait que mon devoir ». Un long silence. Ils s'assoient à la table de la salle à manger. Elle : « Si vous saviez comme j'ai été retournée en vous retrouvant dans le journal ! » Lui : « Et moi, donc, quand j'ai su que j'allais vous revoir soixante-douze ans après vous avoir fait monter dans la benne ! » Elle rit pour étouffer un sanglot. Il esquisse un sourire.
Ils ont repris le dessus. Les voici redevenus Denise et Paul du temps de leur folle épopée qu'ils revivent en échangeant des souvenirs. Le propos de Denise est volubile, celui de Paul posé. Denise : « Quand les tanks nous sont tombés dessus, je ne croyais pas que c'étaient des Allemands vu que les tankistes n'étaient pas habillés en vert-de-gris mais en noir. Vous rappelez-vous, monsieur Boillot, ce que vous m'avez dit quand je vous ai demandé par la lucarne de la cabine du camion qui étaient ces soldats ? » Paul ne répondant pas, Denise s'exclame : « C'est des Chinois, vous m'avez crié !» Elle rit de bon cœur. Il explique posément qu'il ne voulait pas affoler ses passagers.
Penchés sur la carte des Ardennes du calendrier de La Poste, ils essayent de reconstituer leur itinéraire. Un lieu précis éveille un souvenir historique chez le conducteur héroïque du camion benne. « C'est là, confie-t-il, que Jacqueline Pinteaux, la jeune mécanographe de chez Gailly m'a fait signe. Elle poussait son vélo chargé de bagages. Je lui ai dit qu'elle, elle pouvait monter dans la benne mais que le vélo, lui il n'avait pas le droit. Vu qu'il était tout neuf, elle n'a pas voulu l'abandonner. Elle a poursuivi la route à pied. Quand je l'ai retrouvée à Meung-sur-Loire, je suis tombé amoureux d'elle. Nous nous sommes mariés en 1945. »

Qu'en pensent les chênes de nos forêts ?

Yanny Hureaux

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