Publié le samedi 08 septembre 2012 à 10H43 - Vu 419 fois
Mai 1940. Près de Chaumont-Porcien, au volant du camion dont la benne est remplie de femmes et d'enfants, André Boillot voit surgir des panzers !
Yanny Hureaux témoigne de l'incroyable mission accomplie en mai 1940 au volant d'un camion par un Ardennais de 17 ans.
15 mai 1940. A Charleville, dans le bureau directorial de la fonderie Gailly Frères, se tient ce que l'on est en droit de nommer un conseil de guerre. Tandis que la ville bombardée par l'aviation allemande se vide de ses derniers habitants, Raymond Gailly demande des volontaires pour accomplir une périlleuse mission.
Il s'agit avec un camion de « ramasser » entre Charleville et Chaumont-Porcien les membres des familles des employés de l'usine fuyant à pied sur les routes de l'exode mitraillées par les stukas. Une fois déposés dans une gare de la Marne ou de l'Aisne, ils pourront retrouver leur mari ou leur père à Meung-sur-Loire, commune proche d'Orléans où, pressentant l'imminence de la guerre, l'usine s'est repliée l'année précédente.
Depuis peu employé dans l'importante fonderie de Charleville, Paul Boillot dont la famille habite à Villers-Semeuse, se porte instantanément volontaire. Agé de dix-sept ans et demi, déjà titulaire du permis de conduire, il a été forgé à l'école des Eclaireurs de France, association laïque du scoutisme. Et n'est-ce pas lui qui, la veille, au retour d'une livraison mouvementée à l'usine de Meung-sur-Loire, a alerté son patron de la détresse des familles des Gailly croisées sur les routes ?
Deux casques anglais
Paul Boillot m'ayant récemment proposé de lire ce qu'il nomme ses Mémoires de Guerre, revivons sous sa plume l'exécution de la mission !
« Avec mon camarade Albert Toison, écrit-il, nous préparons un camion benne Matford V8, des bidons d'essence. M. Gailly me remet un ordre de mission, deux casques anglais, la carte Michelin avec l'itinéraire à suivre, et nous donne rendez-vous à Chaumont-Porcien. »
Avec le camion benne arborant une grande pancarte où Gailly est peint en grosses lettres, voilà les deux téméraires jeunes gens (ils sont mineurs !) lancés dans une folle aventure.
« A proximité de Château-Porcien, témoigne Paul Boillot, un groupe nous interpelle. Des femmes assurent que leurs maris travaillent chez Gailly. La montée dans la benne est très difficile, nous n'avons ni échelle ni banc. Nos voyageurs heureux s'installent sur leurs bagages. La benne est pleine. Nous roulons. Deux militaires français, les premiers que nous rencontrons, nous conseillent d'aller à la gare de Braine située dans le département de l'Aisne d'où ils pourront partir pour Paris. »
La livraison faite, le camion s'en retourne poursuivre sa mission sur les routes ardennaises où, écrit Paul Boillot, « c'est inoubliable d'assister dans la benne pleine à craquer au grand bonheur de ces gens désespérés qui se retrouvent après une marche épuisante ». Nouvelle livraison à la gare de Braine. Nouveau retour dans le Porcien où « sur une petite route tranquille, tout à coup, le camion est secoué dans un nuage de poussière et de feu ».
Miracle ! L'avion, un Stuka, a raté sa cible. Le camion redémarre sur une route étrangement déserte. « Nos passagers, rapporte M. Boillot, s'inquiètent de ce calme et nous le disent par le hublot qui sépare la cabine de la benne. Soudain, alors que Toison conduit, j'aperçois une colonne de chars qui se dirige vers nous. Je rassure les passagers : il s'agit de chars français ».
Ce sont des Allemands ! Un panzer braque son canon vers cet étrange camion dont le chauffeur et son passager portent des casques anglais. Découvrant le contenu de la benne, les tankistes font signe de déguerpir. Dominant sa peur, l'Eclaireur de France Paul Boillot n'a qu'une idée en tête : prévenir au plus vite les soldats français du coin de l'arrivée imminente des blindés allemands.
Contremaître
Dans le village de Seraincourt, il se précipite dans la maison gardée par deux sentinelles armées, les bouscule, s'engouffre dans une salle où des officiers sont attablés, s'écrie « les chars boches arrivent ! » Vertement remis en place et menacé de graves sanctions pour colportage de fausses nouvelles, le jeune et arrogant messager désigne sur la carte d'état-major fixée au mur le lieu de l'incroyable rencontre.
Pénètre dans la salle Albert Toison qu'on est allé chercher manu militari dans le camion. Posément il confirme les dires de son camarade. Branle-bas de combat chez les officiers. Cependant l'un d'eux trouve le temps de féliciter les deux jeunes civils ardennais coiffés d'un casque anglais et ordonne que leur identité et l'adresse de l'usine où ils travaillent soient relevées.
Quelques jours plus tard, à Meung-sur-Loire, dans la cour de la fonderie ardennaise exilée, devant tout le personnel réuni, Raymond Gailly rapporte par le menu détail la magnifique mission accomplie par Paul Boillot, déclare qu'il est promu contremaître. Interrompant les applaudissements, il donne lecture du message signifiant que Paul Boillot et Albert Toison sont cités à l'Ordre de la Nation.
Soixante-douze ans plus tard, le 10 juillet 2012, accompagné par sa fille, Paul Boillot est retourné à Seraincourt où le maire Dominique Fourny lui a réservé un chaleureux accueil. L'on devine son émotion quand du haut de ses 89 printemps, il fit à son hôte éberlué le récit de son épopée de mai 1940.
Accompagné du maire, il chercha la maison où avec un culot fou il avait bousculé les sentinelles et crié aux officiers français : « Les chars boches arrivent ! » Vaine recherche. « Je ne reconnais plus Seraincourt », soupira-t-il avant de regagner son domicile à Charleville-Mézières.
Qu'en pensent
les chênes de nos forêts ?
Yanny HUREAUX
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