Ils ont disparu sans laisser de traces

Ils ont disparu sans laisser de traces

Publié le samedi 25 février 2012 à 13H34 - Vu 3244 fois

(Aisne). Abdelkader, Alexis, Armelle, Christophe, Claude, Emmanuel, Éric, Julien, Mickaël… En tout, ils sont quatorze disparus, originaires de Picardie, ou qui ont été vus pour la dernière fois dans la région.

Treize de ces quatorze disparitions ont été jugées inquiétantes. Depuis sept mois voire seize ans, leur disparition reste un mystère. Inlassablement, leurs proches tentent de comprendre ce qui a pu leur arriver. Certains réapparaissent quand on ne s’y attend plus : une mère a revu son fils après dix ans de silence. En l’absence d’un fichier permettant un listing précis, région par région, Manu Association met en ligne et actualise les avis de recherches transmis par des familles ou des enquêteurs. Et milite activement pour améliorer le système français.

EN France, des milliers de gens recherchent sans fin un fils, un parent, une sœur. Tous ressentent le même sentiment de solitude et dénoncent l’insuffisance des investigations. » Jean-Yves Bonnissant, qui habite Ercheu, dans la Somme, n’a plus de nouvelle de son fils, Emmanuel, depuis seize ans. Il résume parfaitement les différentes phases émotionnelles par lesquelles passent successivement ces familles en détresse. « C’est un choc terrible. On essaye de comprendre ce qui a pu se passer. On imagine, une par une, les différentes hypothèses : accident, suicide, mauvaise rencontre. On pense à l’amnésie, on n’écarte pas non plus le départ volontaire. »
Certains fondent tous leurs espoirs dans le travail des enquêteurs. « On a fait pleinement confiance à la police. On était tellement angoissés », explique Gilles Tellier, 70 ans, de Salouël, dans la Somme. Valérie, sa fille, âgée de 35 ans, fragile psychologiquement, a disparu le 20 janvier 2004. « Elle est partie avec ma voiture et on ne l’a plus jamais revue. La police n’a même jamais retrouvé ma voiture. L’enquête s’est arrêtée au bout d’un an. Elle ne reprendra que si la police trouve un nouvel élément. »
D’autres se jettent à corps perdu dans leurs propres recherches. Comme la famille d’Abdelkader Amari, disparu le 25 janvier 2002 à Soissons. Il était contrarié parce qu’il allait partir en pré-retraite. Victime d’une crise d’angoisse, il est emmené aux urgences. Lorsque sa femme se rend à l’hôpital, il s’est volatilisé. « Dans les premiers temps, on a mis des affiches partout, contacté des associations, les hôpitaux, la presse », explique un membre de la famille. Dix ans après, l’enquête est au point mort. « Quand j’ai appelé sa femme la semaine dernière, elle m’a dit qu’elle n’avait toujours aucune nouvelle. Elle ne sait pas du tout ce qui a pu arriver à son mari. S’il est mort ou vivant. » Madame Khane habite Soissons aussi. Elle comprend la détresse de Madame Amari parce que sa fille, Zahia, a disparu le 17 février 2005, à l’âge de 19 ans. « Elle devait passer l’examen du code de la route, mais elle ne s’est pas présentée. »
Zahia est la seule des quatorze personnes portées disparues en Picardie et dont Manu Association relaie l’avis de recherche, à l’être dans le cadre d’une RIF (Recherche dans l’intérêt des familles). « Je ne savais pas si elle était vivante ou morte, jusqu’au 6 août 2006, où j’ai eu de ses nouvelles, explique-t-elle. Elle était sous l’influence d’un homme. » Depuis, plus rien ou presque. Parfois des factures arrivent chez elle, des dettes de Zahia provenant d’un peu partout en France.
Une exception, car les autres familles n’ont aucune nouvelle de leur proche.
Parfois des médiums et autres voyants, des pseudo-détectives privés proposent leur aide moyennant finances. Les familles sont désarmées, perdues, elles ne connaissent pas les procédures ni les démarches à accomplir. Leur vie est suspendue au moindre coup de téléphone, à la moindre voiture qui ralentit, à l’espoir que leur proche réapparaisse aussi soudainement qu’il a disparu.
Au fil des années, certains abandonnent tout espoir de revoir en vie leur proche, la lassitude prend le dessus.
« Au début, c’est déchirant et on apprend à vivre comme ça, avec des questions, des hypothèses. » Gilles Tellier se dit que sa fille est peut-être « SDF ou avec ma voiture au fond d’un canal. Mais le suicide, je n’arrive pas à l’admettre. Elle a disparu il y a huit ans. On m’a dit que dans deux ans, on pourra la déclarer morte, mais l’est-elle? Aucun prélèvement n’a été fait pour relever son ADN. » Les familles de disparus doivent vivre avec la certitude que leur proche est bien quelque part, vivant ou mort et qu’ils ne sauront peut-être jamais le fin mot de l’histoire…

Emmanuel Bonnissant disparaît sur le quai de la gare de Rennes, le 16 février 1996. Marin en permission, il devait passer la semaine avec sa petite amie. Il a posté une lettre où il dit vouloir mettre fin à ses jours.
Lorsqu’ils se rendent à la gendarmerie pour signaler la disparition de leur fils, Jean-Yves et Pascale Bonnissant sont choqués par l’apparente désinvolture des militaires. « Il est majeur. Il a le droit de disparaître. Il faut presque batailler pour expliquer pourquoi on juge une disparition inquiétante. Mais comment peut-on présumer qu’un adulte a décidé de refaire sa vie sans enquêter sérieusement, sans examiner d’autres pistes? »
Peu ou mal informées de l’évolution des enquêtes, les familles de disparus dénoncent souvent l’insuffisance ou l’inadéquation des moyens mis en œuvre.
« Mon fils a retiré 500 francs à un distributeur de Rennes. Il a fallu deux ans pour que les enquêteurs demandent à visionner la caméra du DAB, pour vérifier si Emmanuel n’avait pas agi sous la contrainte. L’image avait été effacée. »
Lors de son enquête à lui, Jean-Yves Bonnissant a découvert 23 sosies de son fils, 23 fausses pistes. « Je devais toujours relancer les enquêteurs. » En 1999, Il fonde Manu Association, pour venir en aide psychologiquement aux familles, mais aussi pour diffuser, sur un site Internet, les avis de recherche.
Jean-Yves Bonnissant commence à pointer, un par un, les dysfonctionnements dans la procédure des disparitions inquiétantes. En 2002, à la demande du ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant, l’association propose plusieurs améliorations. « D’abord, une meilleure compréhension de l’inquiétude des familles. Avant, il y avait une sorte de carence à l’appréciation des enquêteurs, qui pouvait aller d’un jour à un mois, alors que l’on sait que dans une disparition, les premières 48 heures sont capitales. On constate aussi une généralisation des diffusions des avis de recherche dans les médias. Pour mon fils, il m’a fallu deux ans pour réussir à avoir un entrefilet dans un journal. Les disparus, ça n’intéresse personne. C’est comme ça. »
L’association milite aujourd’hui pour la création d’un statut du disparu majeur. Un service spécialisé enregistrerait la déclaration de la personne qui souhaite changer de vie. Toute disparition non déclarée volontaire serait qualifiée automatiquement d’inquiétante.
Elle réclame également une comparaison ADN systématique entre toutes les personnes retrouvées vivantes ou mortes, non identifiées, avec l’ADN des portés disparus. « En France, on enterre chaque année 1500 personnes non identifiées, sans prélèvement ADN, sans photo, sans radio dentaire… Et on se soucie trop peu de déterminer l’ADN d’un disparu. Pour mon fils, ils ont examiné sa brosse à dents pour prélever l’ADN, douze ans après sa disparition. » Principal obstacle : le coût de prélèvements en masse
Au bout de seize ans d’enquête, Jean-Yves Bonnissant est aujourd’hui persuadé que son fils est en vie et qu’il fait le tour du monde, « dans la marine marchande ». En décembre, le couple a appris que quelqu’un s’était présenté avec un faux passeport au nom d’Emmanuel à l’Ambassade française d’Osaka. « Le passeport a été fait au Mexique. Il n’y a pas eu de recherche auprès des caméras de l’ambassade, ni d’étude graphologique. »
Selon des chiffres de 2009, l’association a aidé à retrouver 580 personnes vivantes et 133 décédées. 300 recherches sont encore actives. « Un enfant de 4 ans, enlevé par son père en 1999 en région parisienne, a été retrouvé à Bangkok en 2001, uniquement en diffusant sa photo sur notre site. Le père avait changé d’identité. Un autre père a fait la même chose avec son fils de 6 ans. Un inconnu nous a signalé sa nouvelle identité et ses coordonnées, à Miami. En 2003, un quadragénaire, disparu depuis 10 mois à Metz, nous a été signalé en Italie sans domicile fixe. C’est le curé de la paroisse qui a fait des recherches sur Internet et a trouvé l’avis de recherche. » Autant d’exemples qui apportent une lueur d’espoir à tous ceux qui attendent.

Patrick Toth est né à Saint-Quentin, le 25 janvier 1959. Il a disparu le 18 juin 2000 à Amiens. Ce sont ses amis, inquiets de ne pas le voir, qui ont donné l’alerte. il a quitté son travail, comme si de rien n’était. Quinze jours avant de disparaître, Patrick a appelé ses parents, il allait tout à fait bien.
Sa mère a remué ciel et terre. Son fils étant majeur, elle se heurtait sans cesse au refus des différentes institutions de la renseigner pour savoir si son fils était toujours actif dans leur fichier : CPAM, impôts…
Les mois et les années ont passé mais l’intime conviction que son enfant était toujours en vie ne s’est pas altérée. « J’avais toujours espoir qu’il était vivant. Il a mis 10 ans pour me revenir. Malheureusement, mon mari, son père est décédé juste avant.»
Irène Toth, qui habite Châlons-en-Champagne, ne dira pas grand-chose de ses retrouvailles en janvier 2011 avec son fils. « Ça nous appartient et puis, sachez que je n’ai pas posé de questions, je l’ai laissé dire ce qu’il voulait bien raconter. » Pour les familles, il faut accepter de ne pas tout savoir pour essayer au mieux de rattraper le temps perdu. « Je souhaite la même fin heureuse pour toutes ces familles dans l’attente. »

Patrick Toth n’a pas souhaité tout raconter de ses dix années passées loin des siens.

64.318 personnes inscrites au FPR (Fichier des personnes recherchées) pour disparition en 2011.
51.843 mineurs signalés dans le FPR en 2011 (en majorité des fugues).
11.397 majeurs inscrits pour disparitions inquiétantes en 2011. Il s’agit de personnes susceptibles d’êtres victimes d’un crime ou d’un délit, des dépressifs, des majeurs protégés.
701 personnes majeures recherchées dans l’Intérêt des familles (RIF), en 2011. Toute personne peut faire rechercher une personne majeure dont elle n’a pas de nouvelle. Les enquêtes sont réalisées au niveau régional par la préfecture. Si aucun résultat n’est obtenu, les recherches sont étendues à toute la France. L’adresse de la personne retrouvée n’est communiquée qu’avec son consentement.
En 2006, dans l’Aisne, sur les 61 personnes recherchées, 33 ont été retrouvées et seules 22 ont consenti à donner leur adresse. Ce sont les derniers chiffres dont nous disposons, la préfecture n’étant pas en mesure de nous fournir des données récentes.
377 rapts parentaux.
800 personnes, par an, dont on ne connaît pas l’identité meurent dans les hôpitaux. Au total, par an, près de 1 500 corps sont enterrés sous X.

AVIS DE RECHERCHE

Disparu depuis 10 ans.

Abdelkader Amari est né le 31 décembre 1938 à Mekmene, Oran (Algérie). Taille 1,75 m. Yeux marron. Cheveux gris foncé. Abdelkader a disparu le 25 janvier 2002 à Soissons. Il est parti au travail comme d’habitude. Pris d’angoisse à son boulot, il a été conduit au centre hospitalier. D’où personne ne l’a vu sortir…

Disparu depuis 8 ans.

Alexis Pruvot né le 9 août 1964 à Feuquières-en-Vimeu (80). 1,82 m. Yeux bleus. Cheveux châtain clair. Malvoyant. Tatouage sur le poignet droit : une étoile. Il a disparu le 8 juillet 2003 de l’hôpital d’Abbeville (80). Dépressif, il a été admis aux urgences la veille. Son absence a été constatée à 5h30.

Disparue depuis 4 ans.

Armelle Brunel est née le 23 mai 1969 à Amiens. 1,65 m. Yeux marron. Cheveux noirs. Un papillon tatoué dans le cou et un titi au mollet. Elle a disparu le 2 octobre 2007 à Amiens. Dépressive, elle est partie avec sa voiture, laissant derrière elle, des lettres à ses trois filles.

Disparu depuis 10 ans.

Christophe Damerval est né le 15 février 1968 à Eu (76). 1,70 m. Yeux verts. Cheveux châtains. Handicapé mental. Broches et cicatrices aux genoux. Il a disparu le 11 mars 2002 à Abbeville (80), en quittant son appartement après avoir envoyé un courrier de résiliation. Personne ne l’a revu depuis…

Disparu depuis 3 ans.

Christophe Gaudefroy est né le 21 août 1971 à Péronne. 1,75 m. Yeux bleus. Cheveux blonds. Tatouages sur les bras, le ventre, le torse, une hirondelle sur le cou. Dépressif. Il a disparu le 5 avril 2008 à Péronne. Il voulait vivre à Marbella au sud de l’Espagne. Sa voiture a été retrouvée brûlée en Espagne.

Disparu depuis 13 ans.

Claude Vanderkerkove est né le 13 juin 1950 à Saint Martin-le-Noeud (60). 1,71 m. Yeux verts. Cheveux châtain clair. Lunettes, léger bec-de-lièvre, un bouton violet sur la lèvre inférieure, il est donneur de moelle osseuse. Il a disparu depuis le 18 janvier 1999 à Creil (60). Sa voiture a été retrouvée au bord de l’Oise.

Disparu depuis 16 ans.

Emmanuel Bonnissant est né le 22 août 1975 à Saint-Denis (93). Taille 1,70 m. Yeux bleus. Cheveux châtain. Une cicatrice de 3 cm au sourcil droit. Il a disparu le 16 février 1996. Il vivait à Ercheu (80). Marin, en permission, il est descendu du TGV à la gare de Rennes (35). Ses amis ne le reverront pas remonter…

Disparu depuis 7 mois.

Éric Laloux, 40 ans, originaire de Soissons. 1,80 m. Yeux bleus. Cheveux bruns, calvitie partielle. Handicapé mental et épileptique, il boite un peu, croise les mains en marchant. Il a disparu le 31 juillet 2011 à Moréac (56) d’un foyer de vacances. Parti à pied. Depuis, ses proches sont sans nouvelles…

Disparu depuis 1 an.

Julien Tonnellier est né le 30 juillet 1982 à Abbeville (80). 1,80 m. Yeux marron. Cheveux noirs. Tatouages : un sur l’épaule gauche, un dragon sur le bras droit. Il a disparu le 23 décembre 2010 à Dargniers (80). Il est parti avec sa voiture, a retiré 500 € et laissé une lettre inquiétante. Depuis plus de nouvelles…

Disparu depuis 2 ans

Mickaël Barré est né le 16 mai 1971 à Compiègne (60). 1,85 m. Yeux marron vert. Cheveux châtain. Grain de beauté dans le dos. Il a disparu le 9 mars 2010 à Gilocourt (60). Dépressif, il a dit à ses parents qu’il passait 2 jours chez un ami mais n’y est pas allé. Il a emporté des médicaments. Depuis plus de nouvelles…

Disparu depuis 11 ans.

Stéphane Lemarchand est né le 4 avril 1962 à Paris. Taille 1,72 m. Yeux bleus. Cheveux châtain. Il habitait près de Senlis (60), a disparu le 28 janvier 2001 à Hendaye (64). Possible qu’il soit parti en Espagne. Il a le goût de l’aventure mais a toujours donné des nouvelles. Enfin, jusqu’en janvier 2001…

Disparue depuis 8 ans.

Valérie Tellier est née le 21 mai 1969 à Amiens (80). 1,70 m. Yeux marron. Cheveux châtain mi-longs. Fragile psychologiquement (soins psychiatriques). Elle a disparu le 20 janvier 2004 à Salouël (80) avec sa Renault Clio grise. Elle est partie sans ses papiers ni ceux du véhicule. Depuis, plus de nouvelles…

Disparu depuis 14 ans.

Waldeck Dhaleine est né le 17 mars 1977 à Beauvais (60). Taille : 1,90 m. Yeux bleus. Cheveux châtain. Il a disparu le 6 décembre 1998 à Beauvais, après avoir effectué trois séjours en hôpital psychiatrique, il a quitté le domicile familial. Depuis, plus aucune nouvelle de lui…

Disparue depuis 7 ans.

Zahia Khane est née le 28 septembre 1985 à Chettia (Algérie), nationalité française. 1,58 m. Yeux marron. Cheveux châtain. Zahia est partie de Soissons, le 17 février 2005, sans donner d’explication à sa famille. Ce matin-là, elle devait passer le code de la route, mais elle ne s’est pas présentée à l’examen…

L'union l'Ardennais