Publié le lundi 19 janvier 2009 - Vu 129 fois
Séverine Auguste avec ses élèves : « Le niveau d'enseignement où l'instituteur se remet le plus en cause. »
Christian-Philippe PARIS
Témoignage
ELLE a montré « l'exemple » en inscrivant ses propres enfants en maternelle dès 2 ans. « Pas par commodité, mais parce que j'estime qu'ils sont mieux à l'école que chez une nounou, aussi qualifiée soit-elle. »
Depuis un an, Séverine Auguste est directrice de l'école maternelle Adriatique au cœur du quartier Europe de Reims : 83 élèves - dont trois de 2 ans - encadrés par trois enseignantes et autant d'Atsem. Chaque jour, de 13 h 30 à 15 heures, ces agents municipaux spécialisés sont notamment chargés de surveiller la sieste des plus petits, soit ici un tiers des élèves de 2 et 3 ans.
Autant dire que la jeune directrice a mal vécu l'ironie de Xavier Darcos s'étonnant que des « Bac + 5 soient payés à surveiller les siestes et à changer les couches ». « En réalité, la propreté est la condition sine qua non de l'accueil des 2 ans. On peut tolérer un ou deux accidents, pas plus. La maternelle, ce n'est ni une crèche ni une garderie améliorée. »
Séverine la voit au contraire comme « une préparation à la vie en collectivité ». « Elle est surtout un lieu d'apprentissage : apprendre à tenir un crayon, à ranger ses affaires, à écouter, à maîtriser son corps par la danse ou le chant. Autant d'exercices qui ne sont pas anodins », estime l'enseignante pour qui « en maternelle comme en primaire, chaque activité est une compétence à acquérir. L'objectif est de faire en sorte que les enfants soient prêts à intégrer le CP ».
Autonomie
Les enfants qui n'ont pas connu de scolarisation précoce y seraient-ils moins disposés ? « Je le constate chaque jour. Quelle que soit l'origine sociale, ils sont souvent moins autonomes, craignent davantage de prendre la parole. Si l'on peut dire, ils sont moins matures. Même chez ma fille, j'ai ressenti de réels progrès. »
Séverine Auguste se refuse néanmoins à établir une règle générale. « Psychologiquement, il est vrai que certains vivent mieux que d'autres la séparation d'avec la maman. Si je m'aperçois au bout d'une semaine qu'elle est trop mal vécue, je préfère renoncer. »
L'enseignante est donc « plutôt favorable » à une scolarisation progressive. « Des bouts de choux absents du domicile familial six heures par jour, c'est trop. Mes propres enfants ne vont à l'école que le matin », explique Séverine qui se méfie, par ailleurs, du projet de « jardins d'éveil » prôné par le ministre de l'Éducation nationale.
« Il est clair qu'il s'agit avant tout d'économiser des postes d'enseignants. Ces jardins seront des sortes de crèches dont les personnels n'auront tout au plus qu'une formation d'assistants maternels. Or, notre rôle à nous, ce n'est pas de faire de l'occupationnel mais de mener un véritable travail pédagogique. »
D'où l'intérêt, selon elle, de doter les futurs enseignants d'IUFM d'une formation à l'enseignement en maternelle. « Un travail spécifique. Sans doute la fonction où on se remet le plus en cause. Personnellement, je suis plus fatiguée avec des tout-petits qu'avec des élèves de primaire. »
**********
Entre spécialistes, le débat n'est pas clos
Pour les uns, la préscolarisation contribuerait à freiner l'échec scolaire. D'autres le contestent tout en dénonçant son effet néfaste sur le psychisme des enfants. La plupart des généralistes partagent ce point de vue, à l'instar de l'ancienne défenseur des enfants, Claire Brisset, selon laquelle la tranche des deux-trois ans « n'est pas celle des apprentissages ».
A Reims, c'est aussi l'avis du pédopsychiatre Gérard Schmit : « Mettre ces enfants dans des lieux accueillants, à l'image des anciens jardins d'enfants, encadrés par des professionnels compétents et sans exigence particulière, pourquoi pas. Il n'est jamais mauvais qu'ils soient en compagnie de bambins de leur âge. Mais s'il s'agit de les placer dans un cadre scolaire, je n'y suis pas favorable », explique le médecin.
Selon lui, l'école maternelle française a en effet changé de nature il y a 15-20 ans. « Autrefois, elle était maternante. Elle est peu à peu devenue une école davantage axée sur les apprentissages dans une optique pédagogique, celle de préparer les enfants à accéder au CP. Or, à poser sur des tout-petits un regard évaluatif, à rechercher la performance, on court le risque de fabriquer des handicaps artificiels », estime Gérard Schmit.
« Bidon ! »
Le pédopsychiatre conteste également l'étude selon laquelle la précocité de l'inscription des enfants à la maternelle influerait positivement sur leur parcours scolaire ultérieur. « C'est du bidon. L'âge d'entrée à l'école dépend de la maturité affective de l'enfant. On peut considérer qu'à 3 ou 4 ans, tous y sont prêts. Mais on peut en douter pour les 2 ans », conclut le médecin qui, tout en approuvant le projet de « jardins d'éveil » défendu par le ministère, redoute une école maternelle « qui ne serait qu'une préprimaire ». « Il faut veiller à ne pas glisser vers une logique de rentabilité pédagogique à tout prix. »
Deux orthophonistes ardennaises, installées à Charleville et Monthermé, expriment un avis différent. Pour la première, « la maternelle est souvent la mieux à même de déceler chez les enfants des signes précurseurs d'une éventuelle scolarité difficile, une surdité, des problèmes de motricité etc. »
La seconde orthophoniste note qu'elle est « de plus en plus sollicitée par des familles dont les enfants éprouvent des difficultés d'expression à 3 ans. Soit parce qu'ils entendent peu parler français chez eux, soit parce qu'ils restent seuls à la maison, avec leur maman voire une assistante maternelle qui sont souvent les seules à les comprendre. »
Toutes deux estiment toutefois « que la maternelle au très jeune âge doit rester une scolarisation progressive, sur de courtes plages horaires. Mais nous ne voyons pas pourquoi cela serait plus déstabilisant de les mettre à l'école qu'en crèche. »
***********
Le maire de Fismes Jean-Pierre Pinon : « Il faut satisfaire la demande des familles »
Avec 5.464 habitants, la commune de Fismes, à la frontière de l'Aisne et de la Marne, ne cesse d'attirer de nouvelles familles. « Ce sont les petits oiseaux mais aussi une desserte ferroviaire, des commerces et des services », reconnaît le maire, Jean-Pierre Pinon, qui se veut à l'écoute des besoins des habitants. Fismes est l'une des rares communes de la région où le nombre d'enfants scolarisés augmente. 819 écoliers cette année dans les trois écoles publiques et privées dont 216 en maternelle. Parmi les plus jeunes, 86 ont deux ou trois ans.
« Il faut que l'offre corresponde à la demande des familles et pour beaucoup l'école à deux ans est la seule solution. »
Une prise en charge dans un processus éducatif est toujours ce qu'il y a de mieux, selon le maire de Fismes qui rappelle que les enfants de deux ans ne sont pas comptabilisés par l'inspection académique pour le maintien ou l'ouverture de classe. « Mais nous assumons et nous scolarisons le plus possible d'enfants de deux ans selon la demande. Nos classes maternelles sont adaptées aux tout-petits et les effectifs raisonnables. Il est rare d'ailleurs que tous les enfants soient présents tous les jours. »
Persuadé que « la socialisation précoce est bénéfique », le maire de Fismes rend hommage au travail exemplaire des enseignants.
Par ailleurs, le réseau d'accueil des tout-petits propose sur la commune une maison de la petite enfance de trente places.
Dix places fixes en crèche et une halte-garderie avec une amplitude horaire qui profite au maximum d'enfants.
« Nous avons aussi une crèche privée et un réseau de nourrices agréées », ajoute Jean-Pierre Pinon qui considère que depuis l'ouverture de la maison de la petite enfance, « l'offre répond correctement à la demande des familles ».
« Il est faux de prétendre que les maires scolarisent les petits uniquement pour maintenir des classes ouvertes. Pour notre part, c'est plutôt notre politique concernant le logement et le commerce qui profite aux habitants de Fismes et qui attire de nouveaux habitants. Mais les enfants de deux ans sont comptés dans nos effectifs. »
*************
« Les 2 ans ne sont même pas comptabilisés dans les effectifs »
Entre 2002 et 2008, les effectifs d'enfants de 2 ans scolarisés auraient chuté de la moitié (de 40 à 20 %) dans l'académie de Reims, selon le Snuipp, majoritaire dans le 1er degré. « Hormis dans les zones d'éducation prioritaire, ces enfants ne sont pas comptabilisés dans les effectifs, mais ils constituent une variable d'ajustement pour supprimer des postes d'enseignants », regrette Irène Déjardin.
La syndicaliste rappelle que le seuil pour l'ouverture d'une classe en maternelle est de 30 élèves (25 en Zep). « Il arrive souvent que les mairies ou les familles n'inscrivent pas les enfants, faute de savoir s'il y aura des places. Mais il est sûr que les listes d'attente s'allongent », estime Madame Déjardin, avocate de la scolarisation précoce.
L'enseignante cite notamment une étude ministérielle selon laquelle « un enfant intégré à 2 ans a 90,8 % de chance d'atteindre le CE2 sans redoubler, 87,7 % s'il rentre à l'école à 3 ans et 76,6 % s'il y rentre à 4 ans ».
Influence
Irène Déjardin fait toutefois état d'une autre étude, émanant de l'Insee, selon laquelle la scolarisation dès 2 ans a de moins en moins d'influence sur la réussite scolaire à mesure que le niveau d'études s'élève.
Les conclusions des enquêtes sur la scolarisation précoce sont parfois contradictoires. « Mais il est tout de même primordial que le passage du statut de petit enfant à celui d'élève soit placé sous le signe de la réussite », estime Madame Déjardin.
Elle se refuse cependant à avoir une vision « tranchée » sur la nécessité d'une scolarisation à 2 ans dans les milieux défavorisés. « Les pertes de repères existent dans tous les milieux, tous les quartiers. Et le risque de rupture affective évoqué par les adversaires de l'école à 2 ans, s'il est parfois une réalité, concerne aussi les enfants de 4 ans. En réalité, c'est entre 2 et 3 ans que se mettent en place les capacités à apprendre. Autant que ce soit dans les meilleures conditions possibles. »
**************
Plus dans les Ardennes et l'Aisne
Les petits Français qui ont eu deux ans au cours de l'année civile 2008 sont 32 % à fréquenter une école maternelle.
Beaucoup sont nés en début d'année et auront trois ans avant la fin de cette année scolaire. Ils feront quatre années de maternelle au lieu de trois et auront parfois six ans et demi quand ils entreront au cours préparatoire.
Une famille sur deux demande la scolarisation d'un enfant de deux ans. La maman qui travaille et (ou) le manque de moyens sont souvent invoqués mais aussi la volonté de socialiser l'enfant le plus tôt possible.
La scolarisation des enfants de deux ans est très inégalement répartie sur le territoire français. On remarque d'une part que la demande des familles est globalement moins forte et d'autre part que ce sont les départements qui perdent démographiquement le plus d'enfants qui scolarisent le plus massivement les enfants de deux ans. C'est logique, il y a de la place dans les classes maternelles.
C'est le cas dans notre région qui continue de perdre des habitants.
Le phénomène est notamment observé dans les Ardennes. C'est le département qui a perdu le plus d'écoliers ces dix dernières années et c'est celui qui compte le plus d'enfants scolarisés à deux ans avec près de 60 %.
L'Aisne compte également un fort pourcentage avec environ 40 %. La Marne est dans la moyenne nationale avec 30 %.
La Bretagne et le Nord sont les régions qui scolarisent le plus les enfants de deux ans. Notamment dans le privé qui s'est installé sur le créneau des tout-petits. Dans le Morbihan, par exemple, près de 70 % des deux ans vont à l'école contre 4 % seulement dans le Bas-Rhin.
Enfin, ce sont dans les zones urbaines que les écoles maternelles accueillent le plus d'enfants de deux ans.
*************
Qu'en est-il en Europe ?
Actuellement, l'accueil scolaire des enfants de moins de 3 ans n'est garanti que dans trois pays : la Finlande, le Danemark et la Suède. Seuls cinq pays ont dépassé le seuil de 33 % fixé par le conseil européen de Barcelone en 2002. La France s'en rapproche sans toutefois l'atteindre.
Les enfants sont accueillis dans des structures périscolaires à partir de 2 ans et demi en Belgique, de 3 ans en Italie et de 4 ans au Pays-Bas.
En Allemagne où les Kindergarten ressemblent davantatage - comme leur nom l'indique - à des jardins d'enfants qu'à nos maternelles, les services d'accueil dépendent des Länder. Les disparités sont importantes d'une région à l'autre. Enfin, les Anglais ont droit à une demi-journée gratuite par semaine dans les « nursery schools », payantes le reste du temps.
dossierjour
Glissez cette image dans la barre des tâches pour épingler le site






Réagissez