LE DOSSIER DU JOUR / France, Belgique, Luxembourg : le match des prix

LE DOSSIER DU JOUR / France, Belgique, Luxembourg : le match des prix

Publié le lundi 21 janvier 2008 à 01H00 - Vu 4996 fois

LE shopping outre-Quiévrain, ça vous dit quelque chose ? C’est un sport régional qui consiste à passer la frontière belge pour faire ses achats de cigarettes, d’alcool et de chocolat.
Il est pratiqué quotidiennement par les habitants des zones frontalières : autour d’Hirson dans l’Aisne, de Givet, Charleville ou Sedan dans les Ardennes. Mais, le samedi, on trouve aussi des automobilistes de la Marne et du milieu de l’Aisne dans le centre de Bouillon à 20km de Sedan, les bras chargés de cartouches ou de ballotins. Et une partie de ces consommateurs à quatre roues pousse sa transhumance vers le Luxembourg, histoire de lier belle balade et économies.
Il n’y a pas photo sur les chocolats. Une grande marque vend son kilo 16,40 € en Belgique alors qu’il est affiché 28 € en France. L’argument fait son poids pour les accros au cacao. Et même pour les entreprises. « Pour leurs cadeaux de fin d’année, des sociétés françaises viennent nous acheter jusqu’à quarante kilos de chocolat », confie la vendeuse d’une boutique Luxembourgeoise.
Le prix du tabac au Benelux fait le malheur de nos débitants régionaux les plus proches de la frontière. Mais comment pourraient-ils retenir le fumeur lorsque ce dernier gagne dix euros par cartouche en Belgique et même seize au Luxembourg ? « J’ai des clients qui viennent régulièrement de Reims », annonce Gisèle, vendeuse dans un grand centre commercial luxembourgeois.
Même avec un quota, pas forcément très respecté, de cinq cartouches par voiture, les deux heures de route sont amorties. Surtout qu’une fois arrivé dans le Grand Duché, on fait le plein à bon prix. Le gasoil peut afficher quinze centimes de moins et le sans-plomb, vingt centimes. Dans les stations belges, il n’y a pas toujours de différence notable.
Pour les boissons alcoolisées (hors vins), Belgique et Luxembourg offrent des prix souvent inférieurs d’un tiers à ceux de la France. La différence la plus spectaculaire, concerne les CD et DVD enregistrables qui sont plusieurs fois moins chers chez nos voisins luxembourgeois.
Tous les produits dont nous venons de parler sont loin d’être de première nécessité. Donc à quoi bon se ruer dans les magasins du Benelux dont les prix, il faut le reconnaître, poussent sérieusement à la consommation ? Faut-il rappeler par ailleurs que la cigarette et l’excès d’alcool sont mauvais pour la santé et que les chocolats ne sont pas forcément recommandés pour perdre les kilos d’après les fêtes ?
Cependant, le commerce transfrontalier ne concerne pas que le superflu mais, pour certains, l’essentiel à savoir l’alimentation quotidienne. Le samedi, sur les parkings des magasins de hard-discount des zones frontalières, les voitures immatriculées 08, mais aussi 02 voire 51, sont très nombreuses. Ces consommateurs voyageurs reconnaissent, parfois avec un peu de gêne, que pour quelques centimes de moins sur le litre de lait ou la boîte de raviolis, ça peut désormais valoir le coup de remplir son chariot chez les Belges.

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Le chariot d’un pays à l’autre

Cigarettes
La cartouche de 200 cigarettes (Malboro).
France : 53 €
Belgique : 43 €
Luxembourg : 37 €

Alcool
Exemples de prix pour un litre d’apéritif de grande marque (Martini blanc).
France : 8,14 € (par bouteille d’un litre)
Belgique : 6,21 € (par bouteille de 0,75 litre)
Luxembourg : 5,60 € (par bouteille de 0,75 litre)

DVD
Exemples de prix pour des DVD vierge de grande marque (la différence de prix est accentuée par les conditionnements différents).
France : 2,80 € (par 5)
Belgique : 1,20 € (par 25)
Luxembourg : 0,35 € (par 50)

Chocolats
Kilo de chocolat d’une grande marque belge.
France : 28 €
Belgique : 16 € 40
Luxembourg : 17 € 40

Carburants
Exemples de prix constatés pour le litre de gazole.
France : 1,18 €
Belgique : 1,15 € (prix officiel)
Luxembourg : 1,01 €

Exemples de prix constatés pour le litre de SP 95.
France : 1,35 €
Belgique : 1,46 € (prix officiel)
Luxembourg : 1,15 €

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En toutes franchises

Qu’est-il autorisé de ramener de Belgique et du Luxembourg ? Voici les règles valables pour vos achats au sein des pays membres de l’Union européenne.
Cigarettes. Vous pouvez importer librement cinq cartouches de cigarettes, soit un kilo de tabac. Ce seuil s’entend par voiture ou par personne âgée de plus de 17 ans s’il s’agit d’un transport collectif (à partir de neuf personnes embarquées chauffeur compris).
De 6 à 10 cartouches, il faut un document simplifié d’accompagnement (DSA), délivrable dans le premier bureau de douane français, après la frontière. En absence de DSA, le voyageur peut se faire saisir son tabac et encourt une pénalité.
L’introduction de plus de dix cartouches, soit deux kilos de tabac, est dans tous les cas interdite. Le contrevenant risque saisie et pénalités.
Vins et alcools. Là encore, il y a un quota par voiture ou par personne âgée de plus de 17 ans s’il s’agit d’un transport collectif. Voici les quantités autorisées :
- Boissons spiritueuses (whisky, gin, vodka, etc.) : 10 litres.
- Produits intermédiaires (vermouths, portos, madère…) : 20 litres.
- Vins : 90 litres (dont 60 litres de vins mousseux).
Bières : 110 litres.

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Condamné à 28.524 € d’amendes douanières

Entre la bonne affaire et le trafic, certains franchissent le pas. ArnaudD., un cinquantenaire natif de Reims, a fini devant le tribunal correctionnel. Pendant onze mois, entre 2005 et2006, il a reconnu avoir importé du Luxembourg 2.850 paquets de cigarettes et quelque 600 pots de tabac à rouler. Bénéfice approximatif : 5.500 €. C’est bien peu à côté des 28.254 € d’amendes douanières auxquelles le tribunal l’a condamné, sans compter les 2.284 € de dommages et intérêts à verser au syndicat des débitants de tabac de la Meuse, région dans laquelle il écoulait sa marchandise. Il faut ajouter à cela cinq amendes de 100 € pour le transport, la détention et la revente de tabac et 90 € de frais de procédure.

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Quand le voyage est-il amorti ?

Pour que le shopping au Benelux soit viable financièrement, il faut que l’économie réalisée soit au moins égale au coût du transport. Pour les villes proches de la frontière telle que Hirson, Givet, Sedan ou Carignan, la consommation de carburant est négligeable. Mais pour les plus grandes distances, il faut faire le calcul.
Le trajet Reims-Luxembourg, via Sedan, donc sans péage, dure 2heures 30 et coûte environ 45 € en essence (pour l’aller-retour). Un Reims-Bouillon (1 h 25) coûte 25 € (AR), un Charleville-Luxembourg, 30 € (AR) et enfin un Laon-Chimay, 17 € (AR).
Le budget descend bien sûr si l’on roule en diesel. Ces dépenses ne prennent pas en compte l’usure du véhicule, ou l’économie réalisée si l’on fait le plein au Luxembourg.

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« Chez nous c’est le refuge des fumeurs »

Une atmosphère enfumée comme on n’en fait plus en France depuis trois semaines. Et cela ne fait pas fuir les clients, bien au contraire.
L’interdiction de fumer dans les bars et cafés français fait l’affaire de leurs homologues belges, chez qui cigares et cigarettes ont droit de cité.
Le Vauban, 45 ans d’âge, est « le plus ancien bar de Bouillon ». Il semble encore promis à un bel avenir. « Chez nous c’est le refuge des fumeurs », se félicite Valerie, une Française qui tient ce troquet avec son mari belge, Willy.
« Depuis le début de l’année, notre chiffre d’affaires a augmenté de 40 %. Les Français viennent plus nombreux et plus longtemps. Ils restent désor mais pour quatre ou cinq tournées. Et en plus de consommer, ils nous achètent des cigarettes ».
Parmi ces nouveaux clients, Mohammed et Driss. « On vient spécialement de Charleville pour boire un coup en fumant une cigarette. Pour nous, c’est indissociable. On a déjà fait le trajet cinq fois depuis le début de l’année », explique Driss, en savourant son café-clope.

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De Reims à Bouillon "une fois par mois"

Lorsqu’il dit à sa femme qu’il sort acheter des cigarettes, Yohann, un Rémois de 31 ans, revient trois heures plus tard. Il ne prend pas le chemin des écoliers mais celui de la Belgique. « Je viens à Bouillon une fois par mois. J’y achète cinq cartouches pour la consommation de ma femme et celle de ma belle-mère. Je fais environ trente euros d’économies auxquelles je retire environ quinze euros pour le carburant. Je vais parfois au Luxembourg également. En plus des cigarettes, j’y achète par exemple du Pastis, le magnum est deux fois moins cher. »
Pour Yohann, le ravitaillement mensuel en tabac est aussi l’occasion d’une petite balade avec les enfants. Les habitudes de ce Rémois n’ont rien d’exceptionnel. « Je viens de croiser des habitants de Croix-Rouge, mon quartier », racontait-il samedi sur les rives de la Semois.

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« Deux chariots pour le prix d’un et demi en France »

Tout le monde ne va pas en Belgique pour les cigarettes et le chocolat de grande marque. C’est le cas de Marie, 50 ans, une habitante de Gernelle près de Charleville, rencontrée samedi sur le parking d’un magasin de hard-discount. « Je viens en Belgique faire mes courses une fois par mois. J’y achète toute ma nourriture : boissons, gâteaux, conserves, yaourts ou chocolat. Certains produits sont vraiment moins chers. J’économise pas loin de 30 centimes sur le litre de lait. J’en achète deux ou trois cartons de douze briques à chaque fois que je viens. C’est pour mes deux filles. »
Marie, qui est employée dans un lycée agricole, a le sentiment de faire au final des économies conséquentes. « En Belgique je remplis deux chariots avec un peu moins de deux cents euros. En France, pour la même somme, j’en remplis un et demi ».

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« Des produits qu’on ne trouve pas ailleurs »

Daniel, est ouvrier dans une usine, à Donchery. Avec un seul salaire dans une famille de quatre personnes, chaque sou compte. Donc, tous les quinze jours, il passe la frontière. « Le coût du carburant pour venir ici est négligeable mais les produits sont moins chers qu’en France ou, dans le pire des cas, au même prix. J’ai trouvé par exemple des barquettes de lasagnes pour moins d’un euro, c’est intéressant. Et puis, même si les enseignes sont identiques, il n’y a pas les mêmes produits en magasin. Par exemple, en Belgique, on trouve des sachets contenant tous les ingrédients pour faire des kebabs. C’est moins de six euros pour quatre parts, ça vaut le coup ».

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« Pour trouver du faon et de la biche »

Paul, un retraité de Vouziers, se rend régulièrement à Bouillon, avec sa femme, pour passer du bon temps. « Nous y venons pour nous changer les idées et voir un autre paysage. Les Ardennes belges, c’est plus touristique. Nous allons souvent dans un restaurant de Bouillon qui a installé une enseigne également à Sedan. Celui de Sedan est fermé le dimanche, pas celui de Bouillon ».
Le couple vouzinois pratique un shopping un peu différent des autres. « Nous ne cherchons pas particulièrement des prix moins élevés, mais plutôt des produits qu’il n’y a pas chez nous. En boucherie, nous trouvons ici du faon et de la biche, ce qui est plus difficile en France ».

L'union l'Ardennais