Publié le lundi 07 décembre 2009 à 01H00 - Vu 118 fois
IL y a un an, il faisait la une de tous les médias. Personne n'a oublié l'image de ce père combatif, qui avait suspendu son activité professionnelle pour retrouver sa fille disparue en Hongrie.Aujourd'hui, il a repris son travail en Autriche. Mais il continue à se battre pour connaître la vérité. Il ne peut plus payer les frais de ses avocats, alors il écrit, lui-même, aux autorités hongroises et françaises, il entretient le contact avec les enquêteurs. Rencontre avec un homme meurtri mais qui refuse de baisser les bras, pointe une nouvelle fois les lacunes des enquêtes officielles, et apporte de nouvelles révélations.
Francis Bretnacher, comment vit-on un anniversaire aussi douloureux ?
« C'est évidemment très difficile, pour mon épouse en particulier. Mais on a reçu beaucoup de soutiens par lettre, mails ou SMS, de proches, d'amis, de gens qui connaissaient ma fille. C'est important, ça fait chaud au cœur… »
Deux enquêtes sont toujours ouvertes, en France et en Hongrie. Que savez-vous de leurs éventuelles avancées ?
« Y a-t-il véritablement une enquête dans chacun de ces deux pays ? Je ne veux pas polémiquer sur l'enquête hongroise. Mais dès le départ, les autorités de Budapest se sont limitées à une enquête de moralité. Ils ont attendu un mois et demi pour ouvrir une enquête criminelle. Ensuite, on a eu le sentiment que plus rien ne se passait.
En France, nous en sommes encore au stade de l'enquête préliminaire. Aucun juge d'instruction n'a été saisi. En fait, il ne s'est jamais rien passé en France. Les policiers ont récupéré des vidéos, mais pas toutes. Des policiers français se sont rendus en Hongrie, et puis il y a eu une autopsie qui a confirmé ce qu'on savait déjà : Ophélie serait probablement morte des suites d'une noyade. »
Un an après, pensez-vous que vous finirez un jour par connaître la vérité ?
« On est très sceptiques bien sûr. J'ai pris beaucoup de distance sur la thèse du suicide. Oui, je suis le papa, donc sans doute l'une des personnes les moins susceptibles d'accepter l'idée que ma fille ait pu être suicidaire. Mais j'ai beaucoup parlé à des psys, j'ai beaucoup réfléchi, et non, ça ne colle vraiment pas. Je suis un scientifique et il n'y a rien, vraiment rien qui se serait produit juste avant sa disparition et qui pourrait accréditer cette thèse. Au-delà de mon sentiment personnel, je veux surtout que la justice fasse ce qu'elle a à faire. On ne devrait pas se battre pour ça. C'est déjà dur pour la famille, mais constater que la justice se dérobe, c'est encore plus difficilement supportable. »
Quels aspects de l'enquête vous paraissent avoir été négligés ?
« Après la découverte du corps en février, on n'a pas fait tout ce qu'il fallait faire. Toutes les analyses ou contre expertises n'ont pas été réalisées. Après l'autopsie à Budapest, la Hongrie a gardé le corps durant un mois, sans pour autant ordonner aucun examen complémentaire. Ils l'ont conservé dans de mauvaises conditions, rendant certains examens impossibles ensuite. Les légistes hongrois ont daté la mort d'Ophélie dans une fourchette comprise entre le jour de sa disparition et trois semaines après. Leurs recherches se sont arrêtées à cette estimation, j'aurais voulu qu'ils effectuent des tests complémentaires. J'ai également demandé une contre-expertise sur l'alcoolémie : selon les déclarations des policiers hongrois, entre la consommation d'alcool d'Ophélie juste avant sa disparition, et le taux estimé au moment de son décès, on pourrait arriver à un délai de 10 heures. C'est quand même un élément particulièrement troublant…
Autre lacune dans l'enquête : le dosage des diatomées (des algues microscopiques) n'a pas été fait en Hongrie. Cet examen permet pourtant de vérifier avec précision la cause de la mort et le lieu de la noyade. (NDRL : l'endroit où le corps a été retrouvé est une zone fortement industrielle, donc très polluée en comparaison du lieu présumé où Ophélie aurait chuté dans le Danube). Côté français, on nous dit que la transmission des échantillons n'a pas encore eu lieu. J'ai bien peur qu'un jour, on me dise qu'ils ont été perdus. »
En dehors du travail des médecins légistes, regrettez-vous d'autres lacunes dans l'enquête ?
« Les données des bornes téléphoniques hongroises sur le parcours emprunté par Ophélie n'ont pas été exploitées. Sur plusieurs vidéos, on aperçoit un badaud et un chauffeur de taxi qui semblent suivre Ophélie à son passage à Deàk Tér (la gare routière de Budapest). Ils n'ont jamais été entendus. L'accélération de l'allure et le changement d'itinéraire d'Ophélie pour prendre une voie piétonne après, ça n'a jamais été étudié de près. Je n'ai jamais vu les dernières vidéos où on aperçoit Ophélie avant le pont des Chaînes, mais vue la distance parcourue en ce laps de temps, il est quasiment sûr qu'elle a dû se mettre à courir. Pourquoi ?
Et puis, parmi les éléments troublants qui n'ont pas été pris en compte par les enquêteurs, il y a ce promeneur, qui a été retrouvé grâce aux vidéos de surveillance, et qui assure avoir entendu les cris d'une jeune femme, quasiment au moment où les dernières vidéos captent Ophélie, et à proximité immédiate de l'endroit où son sac a été retrouvé. Sans oublier la présence d'un gros hématome sur l'intérieur de l'une des cuisses d'Ophélie, toujours inexpliquée, l'absence de traces ADN et d'empreintes digitales sur le pont, à l'endroit où le sac d'Ophélie a été retrouvé. Enfin, l'endroit où le corps a été retrouvé est vraiment un lieu improbable, si improbable qu'il n'avait pas été sondé, car à contre-courant mais par contre accessible par voie terrestre depuis un terrain vague. Autant d'éléments qui méritent qu'on s'y intéresse. »
Vous sentez-vous soutenu par les autorités françaises ?
« De moins en moins. On m'a fait comprendre que tout ça avait déjà coûté assez cher, que la justice française manquait de moyens. C'est sûrement vrai, mais pour les familles qui souffrent comme nous, le doute n'est pas acceptable, alors que des analyses pourraient permettre de contribuer à lever le voile. J'aimerais avoir une pensée pour la maman de Myriam Caseiro, 18 ans, retrouvée, fin novembre, dans le Rhin, avec qui j'ai eu l'occasion de m'entretenir. Elle n'a pas encore réussi à récupérer le corps de sa fille alors qu'aucun examen complémentaire à l'autopsie n'a été demandé. Je suis bien placé pour savoir que c'est une situation cruelle, on ne peut pas commencer le travail de deuil. »
Propos recueillis par Aurélie BEAUSSART
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