Publié le mardi 09 février 2010
Un exemple d'architecture de qualité, la pépinière technologique du Mont Bernard à Chalons-en-Champagne, de Pace Architecture. DR
Frédéric Denisart, président du conseil de l'ordre des architectes de Champagne-Ardenne explique les difficultés actuelles de la profession.
Comment les architectes ont-ils vécu la crise dans une région qui est l'une des rares à afficher une évolution positive en matière de construction de logements ?
Les effets de la crise sont relatifs en Champagne-Ardenne. La crise a touché le monde du bâtiment essentiellement par sa dimension financière. C'est le cas de l'Espagne. Sur la base de placements immobiliers, on a construit des villes entières sans qu'il n'y ait personne à mettre dedans. Il y a eu ce même engouement dans des villes dynamiques du sud de la France. Dans la région, la seule qui ait bénéficié d'un fort développement, c'est Reims grâce à l'effet TGV, qui a commencé dès 2007.
Mais la région Champagne-Ardenne a toujours bénéficié d'un effet de lissage. En matière de construction. On n'a jamais été extrêmement prospères, on n'a jamais été au bas fond de l'économie. Ces facteurs conjoints font que l'on est une région sereine par rapport à un effet de crise.
Le maintien en chiffres du secteur de la construction est toutefois à relativiser sur les mois qui viennent car on constate une baisse de la commande publique.
Comment l'expliquez-vous ?
A part la région, toutes les collectivités locales, départements, mairies et communautés de communes ont ralenti leur politique d'investissement.
Juste après les élections, les maires ont appris que la taxe professionnelle allait disparaître sans qu'ils ne sachent vraiment par quoi elle serait remplacée. Donc beaucoup d'entre eux n'investissent pas parce ce qu'ils ne savent pas quels moyens ils auront dans trois, quatre ou cinq ans. Sachant qu'il faut quatre ans pour organiser un projet de construction et quarante ans pour le faire vivre derrière, en termes de coûts de fonctionnement.
Les conseils généraux ont avant tout une fonction sociale. Et parce que l'on est dans une situation économique pas florissante, cette fonction devient de plus en plus importante. Ils investissent donc très peu en ce moment.
Et la demande privée ?
Elle est aidée par le fait que les investisseurs considèrent aujourd'hui la pierre comme une valeur refuge compte tenu de l'incertitude des placements en bourse. La construction de logement est aussi portée par le poids des bailleurs sociaux et par la politique de rénovation urbaine de l'Etat.
La situation dans la construction de maisons individuelles nous touche peu car seuls 5 % à 10 % des particuliers font appel à un architecte pour leurs projets.
La profession se plaint d'une baisse d'honoraires, conséquante du nouveau code des marchés. Pourquoi ?
Historiquement on choisissait un architecte pour ses capacités à faire et pour son savoir-faire. Le nouveau code des marchés publics et l'ouverture généralisée de la mise en concurrence ont introduit la valeur financière dans la grille d'analyse. Le code dit qu'il faut que la collectivité publique puisse gérer la concurrence et choisir aussi l'architecte sur les critères économiques non pas de son projet mais de ses honoraires. Or il faut savoir qu'un architecte coûte entre 8 % et 12 % d'une construction, soit entre 5 % et 7 % d'une opération, lorsque l'on prend en compte l'acquisition du terrain et d'autres études.
Dans ce contexte, on a faussé complètement le discours. Ainsi lorsqu'un conseil municipal doit choisir entre cinq bons architectes et que la seule différence c'est le prix, celui qui veut le marché aura tendance à baisser le prix. Et on entre dans une spirale.
Jusqu'où peut aller cette spirale ?
Les architectes sont de moins en moins chers. Les maîtres d'ouvrage sont contents parce que les architectes sont moins chers et du coup, ils leur demandent d'être encore moins gourmands. C'est la libre concurrence.
Le problème, c'est que l'architecte est très faible par rapport à la commande. Et puisque ses honoraires baissent, l'architecte est obligé d'aller chercher de plus en plus de commandes, avec donc moins de moyens et moins de capacité à faire. On va vers une paupérisation des agences d'architecture, de leur savoir-faire et surtout des projets des futurs maîtres d'ouvrage.
Parallèlement à ça, les coûts de la construction ont baissé fortement ces dernières années. Les honoraires étant calculés au pourcentage de la construction, il y a donc une double baisse.
La qualité peut en pâtir ?
On prend un risque. Car si l'on choisit un architecte qui ne coûte pas cher, il n'aura pas les moyens d'avoir recours à des bureaux d'études, par exemple, des climaticiens ou des acousticiens. Au final, c'est le maître d'ouvrage qui risque de se retrouver lésé.
Une frange de la profession, pour obtenir des marchés, ne travaille plus dans le cadre de la qualité et de l'indépendance mais selon sa capacité à pouvoir faire pas cher.
A force de réduire leurs honoraires, des agences sont-elles en difficulté dans la région ?
On a vu apparaître des dépôts de bilan en 2009. Mais leur nombre est peu important. Par contre, la moyenne nationale du nombre de salariés par agence est descendue à 1,9 salarié contre 2,9 en 2008. Cela veut dire que de grosses agences d'architecture ont licencié. Il y a aussi beaucoup d'externalisation notamment pour les plans. C'est très dangereux car on met derrière le travail une notion de productivité.
propos recueillis par Julien Bouillé






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