Publié le mardi 27 octobre 2009 à 01H00 - Vu 81 fois
Pendant longtemps, les gants, les masques et les tabliers de protection des ouvriers des fonderies étaient imprégnés d'amiante.
Karen KUBENA/l'Union Reims
«QUAND on est jeune, on tape dans la butte ». Leur carrière, James et Momo * l'ont passée dans les fonderies ardennaises. En tapant dans la butte, comme ils disent, c'est-à-dire en se donnant à fond, sans se poser de questions. Enveloppés, chaque jour, par la chaleur des fours et la poussière. James ne fume pas, fait du sport et pourtant, à 46 ans, la moitié du poumon gauche doit lui être enlevé. Comme lui, Momo a compris trop tard qu'il travaillait dans un environnement dangereux : « On travaillait, c'est tout ». La cinquantaine à peine passée, il s'est senti fatigué, s'est trouvé amaigri. Résultat : deux lobes du poumon droit en moins et son entreprise qui le licencie, aussi sec, pour « inaptitude professionnelle ».
Pendant des années, James et Momo ont respiré des poussières mortelles : les fours, les outils mais aussi leurs cagoules, leurs gants, leurs tabliers qui les protégeaient de la chaleur, en étaient imprégnés. « À l'époque, on cassait même la croûte sur les plaques d'amiante. Personne ne nous a jamais rien dit », s'indigne James. Comme beaucoup de leurs camarades, ils ont développé un cancer. Une pathologie liée directement à leur métier.
Mais l'amiante est l'arbre qui cache la forêt. Chaque année, 2 000 cancers sont reconnus comme maladies professionnelles. Mais, selon l'ensemble du corps médical, ce nombre est largement sous-estimé. « Souvent, la maladie survient quand le salarié a quitté la vie professionnelle », explique Armelle-Marie Alvarez, médecin du travail dans l'Aisne. « Or, quand le médecin reçoit son patient, il ne pense pas toujours à lui demander où il a travaillé ».
En fait, selon l'Institut de veille sanitaire, il y aurait plus de 10 000 nouveaux cas de cancer professionnel par an - plus de 40 % seraient des ouvriers. Du garage automobile à l'usine de plasturgie en passant par les champs de vigne ou le salon de coiffure, près de 2,5 millions de travailleurs seraient exposés quotidiennement à des agents cancérogènes comme les radiations ionisantes, les fongicides, les solvants, les amines aromatiques, les poussières de bois, les fumées de soudure… Le coût de ces pathologies d'origine professionnelle a été estimé, en 2004, par l'Institut national contre le cancer, à une douzaine de milliards d'euros.
« C'est l'argent qui parle »
La leçon de l'amiante a-t-elle été tirée ? Certes, les industriels ont l'obligation, désormais, de remplacer, quand c'est possible, les substances dangereuses : c'est le principe de substitution. Autre avancée : les fabricants doivent prouver l'innocuité de leurs produits avant de les mettre sur le marché. Sauf que des milliers de nouvelles molécules, dont les nanoproduits, sont créées et utilisées chaque année un peu en catimini et, surtout, en totale contradiction avec le principe de précaution.
Faut-il s'en inquiéter ? Ce n'est pas interdit car beaucoup de scientifiques doutent de leur innocuité. Un débat national vient d'être lancé, qui s'achèvera en février. Reste à espérer que cette série de réunions publiques ne sert pas simplement à légitimer une technologie déjà omniprésente dans les produits de la vie quotidienne…
Pour James et Momo, ce n'est plus le temps des interrogations, ils ont décidé de se battre. Ils font partie de l'Association nationale de défense des victimes de l'amiante (Andeva), qui a obtenu la mise en place du fonds d'indemnisation ad hoc ayant déjà versé plus d'1,6 milliard d'euros. Mais ils n'oublient pas non plus le sentiment de culpabilité à l'annonce de leur maladie, la crainte du « qu'en-dira-t-on », la peur du licenciement, puis cette longue bataille pour faire reconnaître leur maladie professionnelle.
Désormais, l'heure est à la colère. « Il y a une volonté délibérée de cacher les choses. Si on faisait la liste de tous les métiers concernés par les cancers professionnels, ce serait un désastre. Alors, tout le monde se tait », s'étrangle le premier.
« De toute façon, c'est l'argent qui parle », tranche le second. James et Momo, c'est sûr, ne taperont plus jamais dans la butte.
Dossier Mickaël PENVERNE
* Les prénoms ont été modifiés.
Glissez cette image dans la barre des tâches pour épingler le site







Réagissez